soleil des Amériques

Vendredi 28 juillet 2006 5 28 /07 /Juil /2006 18:15

DU MACHU PICHU A CUZCO

PASSAGE A OLLANTAYTAMBO

Le village est construit sur la constellation du Maïs
dont l'épis est gravé sur la montagne.
Nous reprenons le train pour Ollantaytambo, le cœur dilaté par cet essentiel que l’on perçoit dans tout lieu sacré. Ici de nouvelles merveilles nous attendent. Sous un certain angle, la falaise devient un immense condor qui domine la tête énorme de l’ancêtre primordial Viracocha. Les prêtres jadis ont fait entailler la montagne pour accentuer ses traits déjà apparents dans la roche. En face, la montagne a été, elle aussi, sculptée pour qu’au solstice d’été les premiers rayons du soleil levant éclairent les yeux et le visage de cette tête cyclopéenne ! La pierre lancée par l’ancêtre est encore dans la fente qu’elle a provoquée dans la falaise, donnant créance à une ancienne légende. Les ruines Incas nous parlent davantage encore qu’à l’aller, comme si nous étions maintenant plus réceptifs à cette manière de percevoir la projection du ciel sur la terre.

Le visage de l'ancêtre primordial Viracocha.
Sur sa droite, l'épis de maïs.
 
Au village tout proche de Tambo, toute la colline a été aplatie pour lui donner la forme d’une pyramide à base carrée, de peu de hauteur mais dont les deux voies qui convergent vers son sommet suivent l’une la direction du soleil au solstice d’été et l’autre sa direction au solstice d’hiver ! C’est la pyramide de Pacaritampa. Plus loin, dans la montagne, une partie de la route de l’Inca est visible. Ces routes sillonnaient tout l’Empire, traversant en droite ligne un relief impressionnant. Ce fut aussi une œuvre titanesque ! En contrebas, la carrière d’où furent extraites les roches qui furent polies et taillées pour construire temples et forteresses. Sur les murs, des monolithes de granit rouge pesant jusqu’à 50 tonnes, rappelant ceux du temple de Tiwanaku, ont été hissés depuis le fond de la vallée encaissée par un plan incliné encore visible.
 
 

  
Cimetière fleuri pour la fête des morts.
MORAY
Reprenant la route de Cuzco, nous nous arrêtons à Moray, petit village perdu dans la sierra, où habitent des amis de notre traducteur.
Accueil chez un fermier de Moray.
Lui est argentin et elle native du lieu. Ils ont une petite fille et sont paysans. Une immense table est dressée sur la grande place située devant l’église baroque ; la nappe blanche flotte au vent ; sous une légère bruine, ils nous offrent un repas fait de produits du terroir : soupe de légumes, épis de maïs grillés. Simple et grandiose ! La grand-mère les aide ; ils sont d’une beauté souriante, archétypale. On se croirait dans un film de Bunuel ! Leur maison est dans la simplicité pauvre que donne le nécessaire tout juste acquis à force de courage. Derrière la maison, les bêtes paissent dans la pampa. Il y a là une source guérisseuse…
 
Une scène qu'aurait aimé Bunuel  !
 
 
Lui va nous accompagner jusqu’à un lieu extraordinaire, comme un immense entonnoir de champs en terrasses, en gradins, taillés jadis pour la culture du maïs. Le fond de cet entonnoir est circulaire et le soleil du solstice d’été en illumine exactement le centre ! Quelle joie de pouvoir faire cercle là pour un autre rituel de partage, de communion. Dans de telles circonstances, le lien cosmique est d’une évidence extraordinaire.
 
 
La culture traditionnelle du maïs sacré.
 
 
Puis ce sont les salines de Maras. Un rio dont les eaux sont tièdes et salées approvisionne les marais. Jadis le sel coûtait dix fois plus cher que l’or ! Maintenant, beaucoup de parcelles sont abandonnées ; le travail pénible ici ne peut plus tenir la concurrence du sel de mer, contraignant les autochtones à l’exil.
 
 
Salines de Maras.
 
 
CUZCO
 
Le soir nous sommes de retour à Cuzco. La ville est construite sur le dessin du puma et l’on peut encore le discerner sur le plan.
Vue générale de Cuzco.
En montant la rue Loreto, on se dirige vers l’ancien temple du soleil, le Corichanca qui appartenait à l’Amarucancha, et vers l’Accllahuasi, « la maison des femmes choisies », ces femmes, les plus belles, vouées à l’Inca. Corichancha, couvert d’or et clos par une enceinte qui l’isole du peuple est le centre de l’empire du Tahuantinsuyu, l’Empire des Quatre Quartiers dont le Centre, le Nombril du Monde.
En 1448, Pachaciti, devenu Inca, ayant assis sa domination sur les autres peuplades, fit construire le palais, les temples et les forteresses sans se rendre compte que l’empire inca était près de sa chute ! Lorsque la démesure enfle le cœur des rois, lorsqu’une forme d’esclavage est mise en place pour construire, par orgueil, pour la seule affirmation de la puissance terrestre, ce qui est considéré comme l’apogée d’une civilisation est en réalité une trahison des justes principes porteurs d’abondance et de paix, périodes rares qui ne laissent pas de traces dans une histoire événementielle se complaisant dans la recension des guerres et des massacres !
Tupac Yupanqui, fils de Pachaciti, fit construire la tête du puma, l’extraordinaire site de Sacsayhuanam que les Espagnols, quelques temps après, transformèrent en carrière pour bâtir à leur tour leurs églises et leurs palais sur les murs aux pierres d’andésite noire élevés par les vaincus. Après son assassinat, son fils, Huaynac Capac lui succéda. Puis Huascar, son fils, dut faire face à un soulèvement, une guerre civile ; elle se produisit à l’arrivée de ces étranges blancs montés sur des chevaux, caparaçonnés de fer, portant des fusils, une poignée d’Espagnols qui l’exécutèrent en 1533. Ah ! Ces Conquistadors ! Ils furent pris pour des dieux ! Vainqueurs, ils démolirent sciemment la plus belle ville de l’empire dont l’un d’eux a écrit : « Cuzco, la capitale des souverains de ce pays, est si grande et si belle qu’elle serait digne de s’élever en Espagne. Elle est pleine de palais et les pauvres y sont inconnus.[1] » Puis ils se firent le bras armé de l’Inquisition décidée à éradiquer l’idolâtrie, le culte du diable ! Ils s’acharnèrent tout particulièrement sur le Corichanca, l’« enceinte d’or », le recouvrant par le couvent Santo Domingo. Elle avait 400 mètres de côté et séparait les grands du reste du peuple ! Le roi-soleil de la France est aussi une caricature grotesque de ce qu’est la véritable royauté du corps du cœur et de l’esprit qui ouvre la Rose du Cœur et établit l’être dans la Solitude Solaire pour en faire un Etre de Radiance.
Les plaques d’or qui couvraient les murs de Cuzco à l’arrivée des Espagnols, certes mus par la cupidité, n’étaient plus que le reflet de la trahison de l’antique Tradition qui avait sombré bien des siècles auparavant, lorsque l’Inca avait concentré en lui le pouvoir sacerdotal et le pouvoir royal. Il en est ainsi de toutes les décadences ; c’est alors que les « culbuteurs » viennent balayer ce qui n’a plus lieu d’être, ce qui ne coule plus de Source. Dans l’ancienne Egypte, ce n’étaient pas les murailles qui étaient en or, mais « la chair des immortels[2] », ceux qui avaient transmuté leur corps de chair en corps glorieux, en corps conscient !
Comme le note justement René Guénon, les deux pouvoirs sacerdotal et royal de la tradition primordiale lorsqu’ils sont envisagés principiellement sont indifférenciés, mais se distinguent ensuite pour être manifestés[3]. Lorsque se commet « l’erreur à l’égard de l’Origine[4] », pouvoir sacerdotal et pouvoir royal au lieu de fonctionner dans leur unité-duelle, rivalisent entre eux, entraînant un monde de contre-nature qui doit aller au terme de sa destruction pour que soit ensuite restaurée la Tradition primordiale.
Une trace de cette ancienne Tradition se retrouve dans la manière d’agir qu’avaient les Pèlerins des Andes : « Lorsque les pèlerins des Andes avaient une information à transmettre pour ceux qui devaient passer après eux par ces chemins abrupts, voire précipiciels des sommets (par exemple : ne passez pas par là, danger…chemin éboulé… etc…), ils l’inscrivaient sur une pierre, sur un arbre, avec la certitude que le message serait transmis. Peu importe quand et comment. Ils savaient que “cela” aurait sa répondance.[5] » Les êtres ouverts aux énergies s’harmonisent naturellement avec leur environnement et leur attention est comme magnétisée par le message laissé à leur intention.
L’Inca Mayta Capac, à la fin du XIIème siècle et au début du XIIIème, essaya certes de revenir à la Tradition en restaurant le culte de l’Ancêtre primordial divinisé Viracocha, « Soleil des Soleils », créateur métaphysique, sans plus faire aucun cas du soleil et de la lune qui ne sont que ses créations ! Plus tardivement, Pachacutec (1438 – 1471) hésita entre les deux cultes lorsque les Chancas enfoncèrent les défenses de Cuzco. Il invoque alors Tiki Viracocha mais très vite, couvrant les murs de Cuzco d’or après sa victoire, il relance la polémique car les prêtres ne veulent plus adorer que le soleil terrestre. Il les scandalise en déclarant : « Comment moi, pourrais-je considérer comme maître du monde celui qui, pour nous éclairer, est obligé de travailler sans trêve aucune, tel un ouvrier, tout le jour ? Et dont le moindre petit nuage suffit à estropier l’éclat ou que les pluies empêchent de briller ?[6] » Il édicte que « le Soleil et la Lune ne seront adorés qu’après Illa Kon Kiti Viracocha, Seigneur suprême[7] » ! Une demi-trahison en quelque sorte, une concession faite à la puissante caste sacerdotale qui aurait pu le déposer.
L’un de ses successeurs, Tupac Yupanqui (1471-1493), prit la même option : « On dit que le Soleil est vivant et qu’il fait toutes les choses. Mais beaucoup ne se font-elles pas en son absence ?[8] ». Huayna Capac (1493-1525) ose regarder le soleil en face, bravant les croyances du grand prêtre et de la caste sacerdotale dégénérée ; et de dire en les scandalisant : « Je te dis que notre père le Soleil n’est pas le plus puissant, car, s’il était le maître suprême, une fois ou l’autre il s’arrêterait pour se reposer à son gré, même s’il n’en avait nul besoin[9] » ! Et certes, le soleil est-il serviteur, et combien fidèle !
Au temps de Huascar (1525-1532), le culte du soleil et de la lune l’emporta et un soleil d’or grand comme une roue de charrette retrouva la première place à Cuzco. Peu de temps après, Tahuantinsuyo fut pris par les Espagnols !
La grande place de Cuzco.
 
A Santo Domingo, nous nous retrouvons tous devant la Fontaine de la grande cour carrée de Qoricancha. Sur la droite, le temple des Etoiles ; le couloir est aligné dans l’axe des Pléiades ; il y a aussi le temple de la lune, la pièce de l’Eclair et celle de l’Arc-en-Ciel. Là se faisait le lien entre la Pachamama des vivants, la voie lactée et les constellations, demeures des dieux et des ancêtres. Une nouvelle fois, en cercle autour de la fontaine, nous nous recueillons dans un silence d’une étrange densité. A la demande de Fernando, j’exprime ce qu’est pour moi le culte du véritable Soleil, celui qui ne fait pas d’ombre. D’autres s’expriment aussi. Sans doute ce lieu sacré n’avait jamais reçu une telle visite…
SACSAYHUANAM
 
 
Sacsayhuaman.
Le lendemain, nous visitons Sacsayhuaman, la tête du puma, dont les ruines grandioses surplombent Cuzco qui est, lui, le corps du puma ; la tour Mayucmarca qui en était l’œil n’existe plus, rasée par les conquérants. Les trois enceintes en gradin zigzaguent sur 3 km, sur le plateau ; en contre-bas, la carrière d’où furent extraits ces blocs énormes qui furent tirés sur un plan incliné, encore visible, pour être ajusté là. Des reconstitutions furent faites qui montrent que la traction de blocs pesant des dizaines de tonnes n’est nullement impossible dès lors que la population est motivée et mobilisée pour un tel exploit. Les andins d’aujourd’hui ont pu reproduire l’exploit de leurs ancêtres ! « Dans tout le pays vous ne trouverez pas de murailles aussi magnifiques. Elles sont composées de pierres si grandes que personne ne peut croire qu’elles y ont été amenées par des êtres humains – elles ressemblent à des pans de rocher… Même la plus petite ne pourrait pas être transportée par trois voitures…[10] »
Il a fallu, aux dires des chroniqueurs, 30 000 ouvriers durant 70 ans pour accomplir ces travaux d’Hercule ! Certains blocs ont jusqu’à 9 mètres de haut et pèsent environ 350 tonnes ! Les murs laissent deviner d’immenses représentations, grossières il est vrai, mais que le peuple sait reconnaître : un serpent, un poisson, un oiseau, une fleur tubulaire de l’Inca, la kantuta. Les portes en forme de trapèze indiquent que ce lieu était la propriété de l’Inca ; c’est en quelque sorte le sceau de son pouvoir. Le 24 juin, à l’Inti Raimi, la fête du Soleil, se tiennent là encore les cérémonies traditionnelles où tout un peuple redécouvre la fierté d’un passé prestigieux. Celui qui incarne l’Inca porte sur sa poitrine le symbole du soleil et tient en main le sceptre en forme d’épi de maïs.
Observatoire astronomique.
 
Nous allons ensuite au sanctuaire de Qenqo, gigantesque bloc de rochers érodés, de crevasses et de niches naturelles, de passages menant aux salles intérieures ornées de dessins mystérieux, de bancs et d’autels. Sur la plate-forme, une stèle de 5 mètres, sur laquelle est gravé un grand puma que les Espagnols prirent pour le prince des enfers ! C’est un labyrinthe aux multiples replis, lieu antique d’initiation pour les futurs nobles qui devaient le parcourir par une nuit sans lune et traverser leurs peurs, faire un passage, vivre une initiation...
Une entrée du labyrinthe de Qenqo.
Une autre entrée de ce labyrinthe initiatique.
Un peu plus loin, en redescendant sur Cuzco, dans un site rocheux que l’on traverse par un long couloir, ce sera l’ultime rituel de l’offrande de l’eau. Fernando, toujours aussi prévenant, nous donne à chacun une bouteille d’eau. Tout en marchant, nous lançons cette eau en l’air, pour faire pleuvoir. Il pleuvra en effet pour le bien de la terre et des hommes… Nous avions eu la pluie à Agua Caliente, puis dans les jours suivants, sans jamais qu’elle nous gêne dans la visite des lieux sacrés et dans les rituels !
 
Certes, chacun des participants aura eu des impressions différentes des miennes mais aussi intenses. Tous nous aurons vécu, aux instants les plus forts, ce miracle de l’Unité du Tout dont on ne peut rien dire… Aussi ne sommes-nous séparés que par les apparences.
 
 


[1] - Pedro Sanchez de Hoz.
[2] - Inscription de Redesiyeh, Nouvel Empire.
[3] - Voir René Guénon - Le Roi du Monde – Gallimard, 1958, Les trois fonctions suprêmes, p. 36.
[4] - Platon, Karuna – L’Instruction du Verseur d’Eau - Nice : Les Editions de la Promesse, 2000
[5] - Platon Le Karuna – Nouvelle Lettre Ouverte à l’Ami sur le Chemin de la Vérité – Nice : Les Editions de la Promesse, 1998, p. 264.
[6] - Cité par M. Bruggmann et S. Waisbard – Les Incas – Arthaud, 1980, p. 146.
[7] - Id.
[8] - Id.
[9] - Id. p. 147
[10] - Pedro Sanchez, 1533.
 
Par Robert-Regor Charles Mougeot - Publié dans : soleil des Amériques
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Vendredi 28 juillet 2006 5 28 /07 /Juil /2006 17:23
 
D'Ollantaytambo
au Machu Picchu
OLLANTAYTAMBO
Après cette halte, nous partons pour Ollantaytambo où nous passerons la nuit avant de prendre le train des Andes jusqu’à Agua Caliente, la porte du Machu Picchu. Fernando nous entraîne vers les ruines imposantes du palais, par les ruelles étroites de ce village construit sur l’image de l’épi de maïs ; nous verrons cela plus en détail au retour… Nous passons devant le bain de la Princesse, el Bano de la Nusta, une source guérisseuse entourée de pierres de taille ; la légende rapporte qu’une princesse Inca venait là se baigner. Nous nous arrêtons ensuite pour visiter le centre artisanal qui tend à enraciner les habitants dans leur passé. C’est l’une des fiertés de notre guide dont le livre est vendu partout, en espagnol, en anglais et en français, par les guides locaux qui sont associés financièrement à sa vente et intéressés par la connaissance de leur passé.
Une famille, connue de notre guide, nous ouvre ses portes. Les pièces sont spacieuses et sombres, avec des ouvertures minimes ; le sol est en terre battue, dans un angle, un lit sommaire ; la cuisine se fait à terre sur un feu dont la fumée noircit les murs, avec des ustensiles simples. Des outils sont pendus ça et là. Au-dessus de la porte, sont accrochées des plantes médicinales, des porte-bonheur, des amulettes... Il y a des crânes, sans doute ceux des ancêtres, posés sur une étagère, au milieu d’objets hétéroclites, poupées habillées, tapis roulés, images, photos noircies... L’ancien paganisme est ici bien vivant. La femme, souriante et accueillante, est occupée à nourrir les cochons d’Inde qui trottent partout en liberté, les cages étant ouvertes pour l’occasion. Les jours de fête, on prépare des cuys, des cochons d’Inde grillés, l’un des plats préférés des habitants, la nourriture de choix des Incas.
LE TRAIN DES ANDES
JUSQU'A AGUA CALIENTE
 
Départ le lendemain matin pour le but ultime, le Machu Picchu ! Ah ! Ce petit train des Andes ! Le trajet est extraordinaire ! Ici la végétation, déjà tropicale, contraste avec celle de l’altiplano bolivien. Les gorges ouvrent des perspectives grandioses. A perte de vue, sur les flancs des collines et des montagnes qu’embellissent des genêts en fleur, les cultures en terrasse circulaires transforment la pente en escaliers géants, ondes de formes dont les courbes épousent le relief qu’elles polissent. Un invisible réseau d’irrigation parcourt les flancs des montagnes rocailleuses et des collines ventrues. C’est un damier de verdure, un oasis qui préfigure l’Amazonie. Les troupeaux sont nombreux, moutons, lamas, alpagas et taureaux, gardés par les bergères au costume coutumier. Tout cela donne une impression sinon de richesse, du moins d’une vie moins difficile que dans l’austère Bolivie.
Agua Caliente ? Une théorie de restaurants, d’hôtels et d’étalages de souvenirs le long d’une voie ferrée ! Certains iront avant le départ se baigner aux sources chaudes qui font la réputation du lieu. Il s’agit pour nous d’abord de découvrir le site mémorable du Machu Picchu ! Nous ne sommes plus qu’à 2400 mètres d’altitude et l’environnement est vraiment tropical. Le car descend dans les gorges encaissées de l’Urumba avant de remonter d’interminables lacets.
 
La montée au Machu Pichu.

LA VILLE PERDUE DES INCAS



Au fond des gorges, le rio.

      Là, les pics oblongs sont verdoyants, silencieux. Ce ne sont plus les collines, mais les montagnes elles-mêmes qui sont taillées en gradins aux dénivelés énormes ! « La Ville perdue des Incas », « la Grande Montagne », est invisible depuis la vallée. La végétation est si luxuriante qu’elle avait recouvert entièrement les ruines abandonnées et restées inconnues des étrangers jusqu’à la découverte du lieu, en 1911, par l’Américain Hiram Bingham qui le pilla
[1]

       Il apparaît actuellement qu'il fut précédé par un homme d'affaire allemand, Augusto Berns, quarante ans plus tôt. CCelui-ci explora la citadelle de 1867 à 1870, fonda en 1887 une société qui pilla les lieux avec l'autorisation du gouvernement de l'époque. L'historien américain Paolo Greer dont les recherches ont abouti à cette découverte, a lancé un appel internationnal pour retrouver les objets pillés. (D'après David Keys, The Independent, Londres, juin 2008)

        Même écartelé après sa capture, l’Inca Tupac Amaru (1572) qui harcelait les Espagnols et se réfugiait là ensuite, garda le secret de l’emplacement de cette cité que les conquérants ne découvrirent jamais. Comme le sanctuaire de Choquequirao, à 3100 mètres d’altitude, à 70 km à l’Est du Machu Picchu, que les archéologues dégagent actuellement de la végétation tropicale qui l’a envahi pendant des siècles d’oubli. Pendant des siècles, aucun aborigène n’a trahi le secret !

 

Le Huay-Pichu dominant les escaliers en gradin.
Autre versant du Huay-Pichu.
La montée en pyramide.
Des escaliers interminables mènent à une ville de pierres. Les maisons des cultivateurs et artisans taillées grossièrement contrastent avec les palais et les temples aux pierres jointives, assemblées sans le moindre ciment, et dont les ajustements en trapèze résistent aux tremblements de terre. Bien trop grande pour un simple sanctuaire, ce n’est pourtant pas une place forte puisque toute fortification est absente ! C’est une ville dont on ignore encore le nom véritable !

 

 

La cité perdue...
Un escalier mène à El Torreon, la Tour aux pierres jointives. Aux maisons en ruines, il ne manque que les toits pour être habitables. Le réseau d’eau potable des Incas fonctionne toujours ! Plus haut, la cité des prêtres est sur l’un des flancs de la colline, l’autre étant occupé par l’Inca et sa suite.
 
Partout, des vues vertigineuses...
Au centre de cette ville se trouve le « mausolée du roi » creusé dans la roche. A l’entrée du souterrain, lieu d’initiation probablement, l’escalier est taillé dans la roche même ; nous y descendons dans le recueillement et l’émotion. Fernando nous a appris à poser la main gauche consciemment sur la pierre, à l’entrée de chaque lieu, pour demander humblement l’autorisation d’y pénétrer.
Ancien lieu d'initiation ?
La Pierre du Soleil, l’Inti Huaytana, véritable gnomon tétraédrique taillé dans le roc, est un calendrier extraordinairement précis qui guidait toutes les activités cultuelles et agraires. Les rayons du soleil levant le frappent aux endroits qui correspondent aux solstices et aux équinoxes ; l’inclinaison de la terre sur le plan de l’écliptique est gravée sur cet autel. Il évoque tout le mystère des relations que les prêtres incas entretenaient avec le Ciel et dont nous ne savons que bien peu de choses…
 

 
La Pierre du Soleil !
Les Incas ont observé le ciel pour assurer les cultures de la pomme de terre et du maïs, face à une nature hostile, pour prévoir l’imprévisible et assurer la nourriture de tout un peuple, mais aussi pour que les âmes des morts rejoignent les étoiles... Grâce à eux, les villages et les sites Incas ont été construits consciemment comme des projections des constellations du Puma, du Lama, de la Grenouille, du Lézard, du Condor, au point que cela est encore visible dans les plans des villes et villages ! Astronomes hors pairs, ils faisaient sculpter les montagnes pour que le soleil aux équinoxes et solstices projette, à l'aube, ses rayons à l'endroit juste : autels, centre du cercle des cultures en terrasses, visage de l'ancêtre primordial.
Le premier jour, nous fîmes la visite avec tous les commentaires que nous prodigua Fernando. Il nous montra la forme du Condor qu’épouse l’Hua Picchu, la « petite montagne » avec ses cultures en terrasse au bord d’à pics vertigineux. Ici, c’est le « Jeune Condor » qui prend son envol, le plus grand vautour du monde, le vultur gryphus, kuntur en quetschua, langue officielle des Incas. Le lieu est en lien avec la constellation du Condor. Comme partout, « le ciel est sur la terre[2] » ! Notre guide nous montre la forme du Lézard discernable dans le plan de la ville pour un Inca habitué à des représentations animales ou florales stylisées. Elle est en relation avec la constellation du même nom.
Le second jour, nous revenons très tôt, mais en silence cette fois, pour, en conscience, ressentir l’énergie de chacun des lieux. Dans un endroit calme, repéré la veille, autour d’une pierre centrale qui sert à cette occasion d’autel, nous faisons un long rituel d’action de grâce et de partage. De nouveau, l’akulli, véritable communion… La feuille de coca est la « drogue » traditionnelle d’ici, la plante de pouvoir, qui permet de décrocher de son monde lorsqu’elle est justement prise sous le contrôle du chaman, du Connaissant. Certains produits du terroir comme le peyotl au Mexique, le vin de Noah jadis en France, le bétel en Inde, la noix de cola en Afrique, etc... ont très souvent une fonction religieuse. Il en est ainsi pour les feuilles de coca ; elles n’ont pas seulement une fonction revigorante mais marquent le lien qui unit les Indiens à la Pachamama, la terre. Il me souvient maintenant qu’Alberto avait fait à Copacabana, le dernier soir, une divination traditionnelle avec la feuille de coca pour tous ceux qui lui en avaient fait la demande.

La montée au sommet par l'arrête.
Nous montons jusqu’au sommet de l’Huaya Picchu, escalade parfois impressionnante qui se pratique en suivant un sentier en escalier passant au bord du vide, mais aux passages les plus difficiles se trouvent des cordes ou des filins pour s’accrocher. Tout en haut, quel paysage impressionnant sur les gorges du rio Urumba ! Sur l’ultime rocher où je me repose, je découvre dans le roc… la forme du condor ! Certains auront la joie de recevoir de la providence le don d’une plume de ce roi des airs et plus encore le don de son énergie.
« Volando el horizonte el condor va,
sin temor saludando al sol con su valor
El hombre apenas aprende a andar,
Quiere ya pedir un arma para jugar,
 
Gritemos todos a una voz
no más hambre ni dolor !
Que el hombre sólo
quiere amor viviendo en paz y unidad, ay sin temor
 
El hombre es como el condor al volar,
De un lugar a otro lugar ha de volar…
La sangre entra en sus garras de dolor,
de maldad como imitación del hombre y su puňal…[3
 
Un Oiseau, c'est certain !
Au Machu Picchu, comme partout dans l’empire, l’espace est délimité selon le principe traditionnel d’opposition et de complémentarité. Il s’agit de maintenir un équilibre entre le Ciel et la Terre « grâce aux rituels sacrificiels, notamment des lamas noirs (dédiés à la Pachamama, la Terre nourricière) et blancs (dédiés à Inti, le dieu solaire) mais aussi humains. Un rapprochement est certainement à faire avec cet animal sacré car à certains moments de l’année, la constellation dite du lama céleste se retrouve juste à l’aplomb du site.[4] » La peinture rupestre d’un lama a été trouvée à Huayo Yari, dans la Haute Vallée sacrée. Des sacrifices humains eurent lieu, certes, mais beaucoup de fables circulent qui ne reposent que sur des rumeurs, comme pour les Vierges du Soleil de Cuzco qui se seraient réfugiées aux Machu Picchu pour y mourir[5] ! Que peuvent dire des sacrifices humains ces Espagnols qui provoquèrent ici le génocide de six millions d’Indiens[6], l’un des plus féroces qu’ait connu la terre ? Et les Européens qui ont sur la conscience les hécatombes monstrueuses des guerres dites mondiales et de tant de génocides ! Il y eut dans tous les peuples, à certaines époques, de tels sacrifices d’animaux et d’humains. Les prêtres incas agirent sans doute comme les druides en Occident qui parlent encore aujourd’hui des sacrifices faits naguère :
« Il fut un temps où nous usions des Taureaux, des Chevaux et des Etres humains : car la nécessité était forte d’imposer le Regard aux dormeurs en état de rêve.
Par la chair sacrifiée, par les attachements coupés, par la force du sang et de tous les hurlements : l’Idée était émise pour Appel et Rappel ; mais trop facile aujourd’hui serait cette imagerie-là ! Les SACRIFICES CONTINUENT et les Actes de sauvagerie (…)
Le Druide ne crie plus et ne sacrifie plus : mais eux, les Evénements, ils crient et sacrifient !
Vois-tu les Evénements ?[7] »
En effet, guerres et génocides font depuis un siècle des millions de sacrifiés, mais à quelles causes ? Au dieu « automobile » entre autres, que d’hécatombes consenties !
Et le Druide d’ajouter : 
« Depuis le Temps des temps, les Sacrifices d’humains : c’est le Passage à la Conscience Divine une fois pour toutes, au-delà de toutes les mentions et du regard des autres : cela se faisait dans le Sanctuaire avec tous les fidèles, au-delà de la mention de Vie et de Mort.
La plupart du temps, l’être est tué : à certaines époques, il fallait que l’être vive en véracité Cela dans sa chair pour pouvoir se souvenir ; on ne peut pas interpréter ce qui s’est passé dans le temps passé en liage avec maintenant. 
Il fallait coaguler l’être humain sur une solidité ; et la grande solidité : ce sont ses corps.
Comment lui faire prendre conscience de ses Corps ? En montrant que son corps de chair peut être détruit…[8] »
Les Sacrifices humains faits par les Connaissants permirent à l’homme de cette époque de voir que sa vie n’était pas limitée à l’apparence du corps physique. Puis il y eut partout la décadence et sans doute, les sacrifices humains continuèrent-ils dans la perversité qui trouve son apogée à notre époque avec une totale inconscience.
 
 
 
[1] - Le professeur Oswaldo Baca vit « entreposé chez son père à Ollantaytambo où Bingham louait une pièce, deux cent caisses contenant des objets exhumés à Machu Picchu par l’expédition Yale-Pérou ».
[2] - Titre d’un livre de Jacques Bourlanges qui montre comment, dans nos provinces, toutes les anciennes villes et les anciens villages reproduisaient sur terre le dessin d’une constellation. Par exemple, toute la région de Carcassonne se trouve être la projection de la constellation du cancer.
[3] - « Volant à l’horizon, le condor va,
sans crainte saluant le soleil de son courage
L’homme à peine apprend-il à marcher
Que déjà il demande une arme pour jouer.
 
Crions tous d’une seule voix
Plus de faim ni de douleur !
L’homme veut seulement de l’amour,
Vivre en paix et dans l’unité, sans crainte.
 
L’homme est comme le condor qui vole
D’un lieu à l’autre, il doit voler…
Le sang entre dans ses serres de douleur,
De méchanceté, comme imitation de l’homme et de son poignard… »
[4] - Isabelle Peloux – L’autre Machu Picchu – in Acrololis – N° 185, décembre 2004, p. 8.
[5] - D’après l’anthropologue John Verano, après réexamen des squelettes du Peabody Museum de Yale, squelettes trouvés sur le site du Machu Picchu, ceux-ci vont du fœtus au vieillard !
[6} Le bureau d'aide au mouvement indien indique, pour l'empire Inca, en 1530: 8 millions d'habitants et en 1590, 1,3 millions ! D'après Marcelino Barahona, op.cit.
[7] Emmanuel-Yves Monin, Le Manuscrit des Paroles du Druide sans nom et sans visage, Le Point d'Eau, 1990, p. 391-392. 
[8] Ibidem, p. 393-394.
 
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Par Robert-Regor Charles Mougeot - Publié dans : soleil des Amériques
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Vendredi 28 juillet 2006 5 28 /07 /Juil /2006 14:52

 

DE PUNO A LA VALLEE DES MORTS

 

LES GRENIERS DE RAQCHI       

 

Dans l’après-midi, ce sont les greniers de Raqchi où les Incas pouvaient faire des réserves énormes de nourriture, pour les temps de disette, car le climat difficile rend les récoltes aléatoires. Quatre-vingt greniers aux capacités incroyables ! Comment sauvegarder la nourriture ? En la dessèchant ! Ainsi, avec les pommes de terre, on fait la tounta : on les fait geler ; les femmes les foulent aux pieds pour en détacher la peau ; elles trempent quinze jours dans l’eau glacée puis elles sont séchées à la gelée nocturne ! Tous les légumes sont ainsi transformés pour être conservés indéfiniment.

Cuzco, vu des ruines de Puka-Pukara, est une immense étendue de toits de tuiles rouges cernée par des collines stériles. Les murs impressionnants faits, comme partout, de pierres ajustées et encastrées, font inévitablement penser à une forteresse, comme le croyaient les Espagnols ; c’était très certainement un centre de douane, un point de contrôle des pèlerins et des voyageurs. Le centre cérémoniel a la forme du puma.

 

PREMIER CONTACT

 AVEC CUZCO,

CAPITALE DES FILS DU SOLEIL

 

Nous ne passerons qu’une nuit à Cuzco avant de repartir le lendemain dans la vallée sacrée des Incas. Juste le temps de découvrir, en fin d’après-midi, la place Huaycapata située à l’endroit exact désigné par Manco Capac ; elle est bordée par la cathédrale, imposante et lourde, construite sur l’emplacement du palais de l’Inca Viracocha, le Quisharcancha, avec les matériaux des palais voués à la démolition par des conquérants avides d’asseoir leur pouvoir sur les ruines de l’empire vaincu. Chaque Inca, chaque « Fils du Soleil », construisait son propre palais sans reprendre celui de son prédécesseur !

L’église baroque de la Compañia s’adosse à la cathédrale, construite par les Jésuites sur les ruines du palais du onzième Inca, Huyna Capac ; là, les artistes indiens la marquèrent de leurs croyances irréductibles par les représentations fréquentes de la lune et du soleil, mais aussi du serpent.

En remontant vers Amaru Hostal où nous logeons, partout, les bases des constructions espagnoles sont faites de murs anciens, parfois de pierres rectangulaires alignées, homogènes et compactes, parfois d’énormes pierres polygonales ajustées avec une précision phénoménale. Cuzco fut le « nombril » d’un monde, comme jadis Delphes en Grèce !

Que nous dit la Légende ? Les ancêtres primordiaux, Manco Capac et Macma Ocllo enfants du dieu Soleil Inti, lorsqu’ils sortirent du lac Titicaca, marchèrent jusqu’à Cuzco ; là le bâton d’or que le Soleil avait donné à Manco Capac s’enfonça dans le sol, et ils fondèrent la ville. Ils apportaient avec eux l’arbuste coca, un cadeau du Dieu créateur qui leur avait dit : « Puissiez-vous toujours me considérer comme votre père et enseigner aux enfants à m’honorer comme tel ! ». Cuzco est encore aujourd’hui la capitale de la coca.

Une autre version du mythe assure que Manco Capac triompha de ses trois frères et de leurs sœurs-épouses pour instaurer la civilisation ! Qu’importe ! Il y eut ici en des temps ô combien reculés, un Age d’Or, une connaissance véritable ; c’est-à-dire que le Lien Terre-Ciel fonctionnait justement… Nous en avons, au fond de nous, la nostalgie. Nous voudrions tous vivre dans un monde autre que celui que nous connaissons. Sans cesse les paradis qui habitent encore nos rêves remontent de notre mémoire cellulaire pour se traduire par des utopies qui n’arrivent jamais à maturité. Dans la culture judéo-chrétienne où notre société plonge ses racines, le mythe du paradis perdu est encore vivace. A en croire la Genèse, l’Homme Primordial habitait le “Jardin d’Eden” qui n’était que paix et amour. Tous les règnes de la création communiquaient dans l’harmonie et le Créateur était dans le contentement.

Cet état paradisiaque a-t-il existé dans la réalité terrestre ? On en doutait fortement jusqu’à une époque récente où une découverte vint perturber gravement les hypothèses des ethnologues ! Des amérindiens construisirent au nord du Pérou, il y a cinq ou six mille ans, les six pyramides de Caral[1] aussi imposantes que celles d’Egypte, la plate-forme qui les relie, l’amphithéâtre et le temple découverts il y a quelques années par l’archéologue péruvienne Ruth Shady. Pendant 1000 ans, les nombreux habitants de cette cité vécurent dans la paix, la joie et l’abondance. Ils cultivaient et commerçaient. Nulle trace de céramiques, ni d’outils de fer, aucune trace de guerres, de combats, de signes de peurs. Par contre, au fond des récipients qu’ils utilisaient, des traces blanchâtres d’aphrodisiaques, d’ayahuesca, de médications à base de plantes. C’est le seul endroit actuellement connu au monde qui témoigne d’un âge d’or ancien, la seule preuve connue que la guerre et le meurtre ne sont pas constitutifs de la nature humaine ! Cette cité aurait disparu à la suite d’aléas climatiques. Cette découverte met en miettes l’hypothèse que la guerre est inhérente à la condition humaine, comme veulent le faire croire ceux qui en font leur commerce ou qui acceptent l’état des choses en justifiant leurs lâchetés et leurs impuissances par une conception mentale !

Quelles sont les causes de cette éclipse presque totale des valeurs naturelles les plus saines, celles de joie, d’amour, d’abondance, de paix ? Comment s’est produit cette contre-nature qui pousse l’homme à la domination, au meurtre, à la guerre, au génocide, à la surexploitation des richesses dites naturelles ? Péché originel, ignorance, « erreur à l’égard de l’Origine »[2 ? Cette dernière dénomination est pour moi la plus juste. Toujours est-il que le mental humain a voulu instaurer sa domination sur la nature. Les traditions issues de la Tradition primordiale ont su longtemps maintenir la justesse, mais elles furent submergées, au fil des temps, par les projections mentales qui distordent l’Ego de la personnalité divine en chaque humain en sa caricature qu’est l’égo mesquin, individualiste, coupé de la Source de l’Unité du multiple. De l’indivi-dualité, le 2-1 de l’Evangile de Thomas, cette déformation a fait de chaque terrien un individu-alité, le 2 coupé de l’unité, hors de son lit, pris et déchiré dans les rets de la dualité ! Ainsi se sont succédés âges d’or, d’argent, de bronze et de fer, ultime aboutissement que nous vivons actuellement dans sa phase de destruction la plus grande, tandis que s’ensemence un nouvel âge d’or à venir. Ainsi se succèdent les cycles depuis la nuit des temps ! René Guénon précise que dans chaque âge se succèdent d’ailleurs les âges d’or, d’argent, de bronze et de fer. Serions-nous dans l’âge de fer de l’âge de fer ?

A Puno, nous avons rencontré Fernando qui va nous accompagner toute une semaine dans la vallée des Incas. Austère et froid d’apparence, mais chaleureux sans sentimentalité, ce fut un guide précieux, alliant des connaissances ésotériques à un savoir scientifique et historique ; il a écrit un livre très bien documenté, expliquant la symbolique des astronomes et des architectes de cette civilisation. Il a écrit, en quelque sorte, l'équivalent là-bas du livre sur la Vouivre, l'équivalent de The Sun and the Serpent [3] pour la Cornouailles ! pour la Cornouailles !... Il a semblé, à certains, être la réincarnation d’un ancien Inca, tant ses connaissances ésotériques sont précises, ses convictions fortes et sa fierté du passé grande ! Il a publié, avec d’autres collaborateurs, un livre remarquable qui résume toutes les observations qui ont pu être faites[4]. Nombre de constatations et d’informations qui suivent proviennent des commentaires qu’il nous fit.

A notre retour à Cuzco, nous visiterons plus longuement cette ville extraordinaire, la cité de l’or. Pour l’heure, nous prenons la direction du Machu Picchu par la route qui suit les méandres du rio Vilcanota.

   [1] - L’aventure humaine : Les pyramides oubliées de Caral, de Martin Wilson (G.B.) - ARTE, le 14-12-2002.

[2] - Karuna Platon – Op. Cit.
[3] - Hamish Miller et Paul Broadhurst – Editions Pendragon, Royaume Unis.
[4] - Fernando Elorrieta Salazar et Edgar Elorrieta Salazar – Cuzco et la Vallée sacrée des Incas – Ed. Cuzco Peru, 2003 – Traductions en Anglais et en Français.

 

L'AUBERGE DE LA CREVASSE, TAMPU MACHAY

 

 

Notre premier arrêt sera pour le site de Tampu Machay, «auberge de la crevasse», impressionnante construction que les Espagnols prirent là aussi pour une forteresse ! Fernando nous certifie que c’était une sorte de douane accueillant, contrôlant et logeant les pèlerins nombreux qui venaient à Cuzco, à pied, par des itinéraires ô combien difficiles et accidentés. Nous allons ensuite vers la Source guérisseuse, ancien lieu de pèlerinage traditionnel, située à quelques centaines de mètres. Elle a trois niveaux. Tout en haut, les quatre portes en trapèze, sceau de la propriété de l’Inca, rappellent qu’il régnait sur les quatre provinces. Au second palier, la source est unique et se divise en deux au dernier palier. Là, sur les conseils judicieux de Fernando, nous faisons le rituel traditionnel, prenant de l’eau de la main droite et de la main gauche, nous nous la versons sur la tête. L’une est yin et l’autre yang. Puis nous montons boire à la source unique qui a donné naissance à ce dualisme…

 

LA VALLEE DES MORTS

 

 

Nous reprenons la route pour Pisaq. Elle suit la vallée fertile du rio Vilcanota, qui se dénomme ensuite rio Urubamba. La vallée sacrée des Incas, étroite et encaissée, étale ses champs fertiles ; ils ont nécessité un travail extraordinaire. Partout, les cultures en terrasse escaladent des pentes abruptes tandis que les villages sont ramassés au bord du rio. Le moindre carré de terre est mis en valeur. Lorsqu’on arrive de la pauvre Bolivie, on est frappé ici par la proximité des arbres, par l’abondance de la végétation qui devient de plus en plus luxuriante au fur et à mesure que l’on descend vers Agua Caliente, porte de l’Amazonie. Dans les champs, les Péruviens cultivent encore un nombre incroyable de variétés de pommes de terre et de maïs, des tubercules appelés ocas. « La terre est aimée comme une mère. Elle distribue les récoltes servant à nourrir l’humanité ; les femmes enceintes adressent leurs prières à la mère terre. Les Péruviens honorent particulièrement la terre à l’époque des semailles, et aspergent les champs de chicha (maïs fermenté).
Le maïs, la coca, la pomme de terre sont des plantes sacrées de nature féminine. (1)» Dans certaines danses traditionnelles au son des grandes quena, l’homme représente l’oca et la femme la pomme de terre.
Au hasard de la route, nous voyons les troupeaux de moutons, de lamas, d’alpagas qui paissent sous l’œil des bergères quechua dans les espaces moins fertiles.
Nous nous arrêtons dans un site extraordinaire, des ruines perchées sur une colline escarpée.

 

Nous escaladons tant bien que mal les champs en terrasse pour dominer une immense falaise, d’une hauteur remarquable, suivant la vallée. C’est celle des morts, celle du vieux condor dont la silhouette est comme imprimée dans la roche. Là les pèlerins âgés venaient pour mourir, là on apportait les corps des défunts pour les rites mortuaires : les prêtres procédaient aux cérémonies ; les corps étaient préparés, éviscérés, desséchés et momifiés. Les inhumations se faisaient dans les grottes de la falaise qui étaient ensuite obstruées. Un nombre inimaginable d’indiens reposent là. Fernando nous dit que les grottes ouvertes sont celles qui ont été profanées. Dans ce lieu, en lien avec la constellation du condor, le « Vieux Condor » emporte l’âme des morts dans la voie lactée (comme les âmes des pharaons rejoignaient après leur mort la constellation d’Orion). Mais, nous précise Fernando, les nobles n’ont pas besoin du Condor pour rejoindre les étoiles ! Cela se comprend en vérité si l’on sait ce qu’est la noblesse véritable, celle du corps, du cœur et de l’esprit, tout comme l’est la royauté véritable. Dans la prière suivante datant de deux millénaires avant J.-C., les traces de la Tradition primordiale sont perceptibles :  

 

 

 

« Viracocha, seigneur de l’Univers
Que tu sois masculin ou féminin
Seigneur de la reproduction
Qui que tu sois
Seigneur de la divination, où es-tu ?
Peut-être es-tu en haut,
Peut-être es-tu en bas.
Ecoute-moi :
Dans le ciel au-dessus, où tu es peut-être,
Dans la terre au-dessous, où tu es peut-être.
Oh viens donc, Toi qui es grand comme les cieux
Seigneur de toute la terre, grande cause première,
Orienteur des hommes,
Dix fois je t’adore, en conservant mes yeux tournés vers le sol,
Cachés par les cils, je te cherche.(2) »

Sans doute est-ce mal compris actuellement et la traduction est-elle maladroite. Elle garde les traces de vérités métaphysiques anciennes. Ne dit-on pas que de son souffle, il aplatit ou élève les sierras, il allonge les plaines, comble les vallées. L’eau ou le feu jaillissent des rochers sous ses pas. Viracocha est partout, sans localisation ; il est la source originelle, « la grande Cause première », au-delà du masculin et du féminin, l’ancêtre originel qu’on pourrait dire androgyne comme il est dit du premier Adam, Adam Kadmon, dans le Zohar.
Cette falaise ressemble en tout point à celle de Bandiagara où les Dogons, au Mali, inhument leurs morts dans les grottes en descendant les corps depuis le sommet de la falaise avec des cordes, comme ici. Ils sont en lien avec la planète Sirius.
Les Indiens savent qu’ils sont éternels. Ils « croient que les esprits de leurs ancêtres, les sages guérisseurs, ont rejoint la sagesse du grand Esprit lumineux, et continuent à travailler dans le monde invisible pour les vivants, communicant sous diverses formes avec l’être humain, pour faire de la terre un lieu de paix et de fraternité.
Les Indiens savent que leur passage sur la terre sera unique. Pour cette raison, ils vivent intensément leur vie sur terre.
Les vivants et les morts sont unis pour toujours.(3) »
Certes, ce sont là les croyances traditionnelles communes à tous les peuples aborigènes. Même s’il y a « réincarnation », sur terre, comme le croient certains, chaque existence restera unique et il est essentiel d’oser vivre !

 

LE MARCHE DE PISAQ

 

A Pisaq, l’ancienne forteresse coiffe le sommet de la haute colline dentelée ; elle est imposante. Ces pierres roses ajustées sont encore mieux taillées que celles de Cuzco ! Elle est au centre d’une couronne de montagnes découpées par les gorges de rios que l’on dit poissonneux. Ce fut jadis un lieu stratégique. Les bâtiments sont impressionnants et les cimetières s’étendent sur plus de quatre kilomètres, donnant une idée de ce qu’a été le peuplement ici.
En bas, dans la vallée, la ville de Pisaq étale un marché inoubliable ! A côté de tout l’artisanat magnifique qui fait le bonheur des touristes, il y a la partie vivante du commerce local. On y trouve tout ce qui est tissé, tout ce qui est cultivé par un peuple industrieux, habile et courageux : mantas - amples châles des femmes, ponchos, étoffes tissées avec le métier traditionnel - le telar de cinturon, lainages et cotonnades. Mais aussi des instruments de musique : harpes, tambours de toutes tailles en peau de lama, sifflets, des sortes de mandoline, des flûtes maintenant en roseau et jadis en os, en souvenir de cet Indien inconsolable qui, après la mort de sa bien-aimée, tailla la première flûte dans l’os de sa jambe ! Des flûtes de terre aussi, renflées comme des grenouilles ! Et puis tout un capharnaum : pharmacopée, calebasses décorées, pommes de terre des plus petites aux plus grosses, quinoa, maïs aux couleurs surprenantes - non seulement jaune d’or, mais noirs ou rouges, fèves, carottes, tomates, rudas - sorte de pigment gonflé, la hierba bona - menthe que l’on fait infuser dans le matte, l’écorce de la chincona capable de lutter contre la malaria, des amulettes, des poudres de toutes les couleurs pour les teintures, des coquillages, des chuquichuquis, insectes noirs et rouges, toutes sortes de chenilles, toute une apothicairerie étrange pour nous. Les guérisseurs, les chamans, tout comme les médecins d’ailleurs, les utilisent. Ils « sont en communion avec les esprits qui les aident.[4 », ils soignent par les plantes, les racines, les feuilles, les fleurs, les fruits, les écorces d’arbre[5]… Mais leurs pratiques et leurs enseignements furent déclarés hérétiques et démoniaques par les évangélisateurs catholiques ! « Les missionnaires déclarèrent que la maladie est une punition de Dieu. Ils martyrisèrent l’âme des Indiens par l’idée du péché, de l’enfer, du démon, et du péché de chair » tout comme ils le firent partout où ils oublièrent que Dieu, l’Energie de la Vie, est Amour !
Par endroits, des marmites chauffent sur le feu de bois. Les Indiens se régalent de boulettes frites farcies de viande et de pommes de terre, de tamales - pains de maïs roulés avec des légumes, de morceaux de cœur de bœuf, de truites du lac Titicaca[6]. Ailleurs, c’est la chicha, faites avec le maïs fermenté qui est vendu dans des jarres de terre séchée.
Les toits des maisons de Pisaq, comme dans tous les villages de la vallée, portent sur leur faîte le couple de taureaux protecteurs qui assure la fécondité[7]. On peut voir dans les champs, ces couples de taureaux attelés aux araires dont le soc est encore en bois. Jadis, et sans doute encore aujourd’hui, « les Indiens des Andes demandaient pardon à la Terre-Mère de l’avoir blessée en labourant pour cultiver le sol et prélevaient ce qui était nécessaire à leur subsistance. Ils lui étaient reconnaissants de les nourrir. De même demandaient-ils pardon à l’animal qu’ils tuaient par nécessité. Ils maintenaient les traditions et légendes de leur race. Tous les hommes rouges savaient que “blesser la Terre est se retourner contre son créateur[8]” »[9]
Que de leçons pour les Occidentaux !

 

 


[1]- Marcelino Barahona dans La médecine des Indiens du Pérou – Faculté de Médecine Paris-Nord, Bobigny, 1992, p. 14.

[2]  - Ibidem.  

[3] - Idem, p. 12.  

[4] - Idem.

[5] - Ils utilisent entre autres :

« - l’algorrobo (Prosofis linensis). De cette plante on extrait un jus, l’algorrobina, qui soigne l’impuissance sexuelle,

- la Misha, mélange de plusieurs plantes, utilisée contre les maladies infectieuses (accompagnée de 10 jours de diète),

- la Callahuala (Polypodium callahualla), dépurative et provoquant la transpiration,

- Escoyonena (Homiantes multiflores), émolliente et diurétique,

- Juan Alonzo (Xanthium ambrosoides), en fusion contre l’alcoolisme,

- l’alchicoria, contre l’anémie,

- del Soldado o’matico (Piper augustifolium), pour cicatriser les blessures. »

Marcelino Barahona dans La médecine des Indiens du Pérou – Faculté de Médecine Paris-Nord, Bobigny, 1992, p. 21.

[6]  Le Pérou est le premier exportateur de… farine de poisson avec laquelle on nourrissait il y a peu herbivores et carnivores !

[7] - Curieusement, le taureau est aussi l’animal totémique des espagnols !

[8]  - « Sauvons les Tribus pour sauver notre avenir » - Dossier de Ariane Fiess, Robert Gelly et Eugène Linden, Revue Ça m’intéresse, n° 130, décembre 1991.

[9] - La Vouivre un symbole universel – Kinthia Appavou et Régor R Mougeot, ch. « L’état naturel de l’homme », 3e édition à paraître prochainement aux Editions EDIRU.

 


 

 

 



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Vendredi 28 juillet 2006 5 28 /07 /Juil /2006 11:13

L'ILE DU SOLEIL,

LE CENTRE ENERGETIQUE

DE LA CORDILLERE


Au pied du JAGUAR SACRE.

Nous arrivons au Rocher du Jaguar nommé Titi-Kak ; il donna son nom au lac le plus haut du monde, cette mer des Andes de 8 300 km2 d’eau douce. Il est véritablement impressionnant ; la tête du jaguar est nettement visible dans le rocher. Mariano, Nelson et leur acolyte le bénissent, l’aspergent d’alcool, assumant ainsi leur fonction traditionnelle. Lorsque je m’approche du rocher, je ressens une énergie intense comme jamais je n’en ai ressentie dans d’autres Hauts-Lieux pourtant très chargés.

Mariano officie; au fond, le Tiki Tak.




Eric devant l'autel.

 

 

    Si le lac Titicaca est le centre énergétique de cette Cordillère des Andes, ce rocher en est le point fort ; là nous sommes sur un axe cosmo-tellurique extraordinaire, un axe du monde plus impressionnant encore que ceux du Mont-Saint-Michel en France ou de Védra à Ibiza. Là, Viracocha a créé l’univers, la terre, la lumière, les animaux et l’homme ! Et Manco Capac, le premier homme, est sorti, le bras droit levé, de ce lac !
De jeunes touristes, boliviens ou péruviens, escaladent le rocher sacré. Cela ne dérange en rien nos chamans. Sur le grand autel dressé en plein air devant le Titi-Kak , nous nous réunissons en cercle pour un rituel à la Pachamama ; après l’Akulli, nous nous donnons l’accolade. C’est un long moment d’intense émotion.
Partout où nous irons par la suite, nous retrouverons ces jeunes touristes, des lycéens boliviens ou péruviens à la recherche, certes un peu exubérante, de
leurs origines. Au Pérou plus particulièrement, les adolescents se paient, grâce
à la vente d'artisanat ou par le gain de petits services, ces voyages, patronnés par
l'enseignement pour partir à la quête de leur culture ancestrale, celle des Incas, et retrouver la fierté d’un passé millénaire. C’est un effort touchant, surtout en Bolivie, dans
un pays si pauvre et si démuni, et prometteur d’avenir.
Un peu plus loin sur le flanc de la colline, au-delà du rocher, il y a les ruines de Chincana, le temple solaire avec la grotte adjacente, un palais et un cloître ; tout cela forme un véritable dédale de salles et d’escaliers car les niveaux sont différents ; leurs fenêtres dominent l’île d’une manière impressionnante. Dans toutes les Andes, la Fête du Soleil, l’Inti Raymi correspondau solstice d’hiver.
En redescendant, au-dessus de ma tête, un aigle noir plane longuement ; c’est l’oiseau céleste dont l’énergie vient compléter celle du jaguar.

 Le vol de l'aigle noir.

Celui-ci est aussi céleste puisqu’un mythe raconte que le dernier des jaguars, après leur extermination par l’homme, a trouvé refuge dans la lune qui le cache et le protège. C’est depuis ce temps-là que ces félins sont devenus nocturnes… Je reviens du nord du Québec et je sais que se noue actuellement l’alliance de l’Aigle et du Condor, des Indiens du Nord et du Sud ; ils conjuguent leurs forces au service de la Terre Mère.


Le Temple de la Lune


Le lendemain, le même bateau nous mène sur l’île de la Lune, située en face de celle du Soleil. Nous accostons près du village et nous sommes assaillis gentiment par une horde de femmes et d’enfants vendant des souvenirs. Le gardien du lieu nous guide pour escalader le flanc de la colline jusqu’à la grande cour rectangulaire du Temple de la Lune dont la façade, sans doute restaurée, est encore grandiose. En face d’elle et sur les côtés de cette cour, des murs et des habitations en ruines.


Façade au trois portes du Temple de la Lune.

Des fouilles pourraient dégager davantage ce lieu qui fut plus étendu qu’il ne paraît. Alors que le guide, relayé par Eric le traducteur, explique que, jadis, l’île était interdite aux hommes et que les prêtresses qui habitaient ce Temple étaient des vierges consacrées au culte, je suis pris par une impression extraordinaire, celle d’avoir vécu là il y a très longtemps, des millénaires sans doute, une existence de prêtresse occupée à filer le fil de vigogne pour tisser les vêtements sacerdotaux des grands prêtres ! C’est un « ressentir » qui n’a de valeur que pour moi. Quelque chose est inscrit dans ma mémoire cellulaire qui a trait à ce lieu. D’où cela provient-il ? D’une continuité de conscience, c’est certain. Devant les ruines situées en face du temple lunaire, je vois une longue pierre cylindrique sculptée qui était jadis l’objet d’un culte phallique. Une autre participante a vécu là, elle aussi, à cette époque ; elle fut ma compagne en des temps moins anciens sur des terres celtes ou viking ! Tant de mystères s’inscrivent dans l’Illusion où nous sommes immergés, dans le rêve que nous traversons, dans cette Manifestation si extraordinaire et si mystérieuse…


 L'ensemble des ruines

sur les pentes abruptes de l'île.


Dans sa vocation première, cette île n’était nullement interdite aux hommes. Ceux-ci construisirent et entretinrent ce temple ; ils s’occupaient des cultures vivrières, assuraient les allées et venues en bateau, allaient à la pêche et mille autres choses. La virginité physique n’avait aucun sens[9] au temps de cet âge d’or, ou à tout le moins d’argent. Si elle fut imposée par la suite, ce ne fut qu’à une époque où la connaissance traditionnelle était perdue, celle de la décadence inca correspondant à la plus grande puissance apparente de son empire. Tant de légendes ne reposent sur rien, interprétations des conquérants qui projetaient leurs maladies mentales sur des traductions approximatives, sur des faits et des notions qu’ils ne pouvaient ni ne voulaient d’ailleurs comprendre ! Ou bien perte de la connaissance par ceux qui répètent de génération en génération ce qu’ils ne comprennent plus et réduisent tout à leurs limitations. au temps de cet âge d’or, ou à tout le moins d’argent. Si elle fut imposée par la suite, ce ne fut qu’à une époque où la connaissance traditionnelle était perdue, celle de la décadence inca correspondant à la plus grande puissance apparente de son empire. Tant de légendes ne reposent sur rien, interprétations des conquérants qui projetaient leurs maladies mentales sur des traductions approximatives, sur des faits et des notions qu’ils ne pouvaient ni ne voulaient d’ailleurs comprendre ! Ou bien perte de la connaissance par ceux qui répètent de génération en génération ce qu’ils ne comprennent plus et réduisent tout à leurs limitations.
De retour à l’embarcadère, nous longeons la côte à travers galets et éboulis, sous la conduite de Mariano. Il s’arrête, inspiré par la Pachamama, près d’un grand rocher qui a arrêté sa chute juste au bord de la mer. Nous ferons là un rituel, mariant les eaux des îles Hawaï à celles du lac Titicaca, ainsi que celles de l’Océan Indien, unissant l’énergie du dauphin à celle du jaguar. Après avoir mangé rituellement les feuilles de coca ensemble une nouvelle fois, nous formons deux cercles, les pieds dans l’eau. Le cercle des femmes est entouré par celui des hommes. Instant d’union totale entre nous, mais aussi avec les éléments, avec la Terre-Mère et le Ciel-Père, avec le cosmos, avec le Tout de la vie manifestée. Sur le rocher une ligne blanche très visible dessine comme une carte de géographie. Mariano y voit la carte de la Bolivie !



Mariano près du rocher.


La Terre Mère n’a que faire des frontières artificielles tracées par les fantasmes humains ! Chacun de nous, même inspiré, peut ainsi laisser ses notions dévier l’inspiration qui le traverse. Mon « ressentir » me fait dire que c’est là le plan du Temple de la Lune ! Cela n’est peut-être qu’une projection aussi ! Par contre, en haut du rocher, dans le creux, se voit très distinctement la gravure du jaguar ! Je l’ai montré à Mariano et aux autres…

La Terre Mère n’a que faire des frontières artificielles tracées par les fantasmes humains ! Chacun de nous, même inspiré, peut ainsi laisser ses notions dévier l’inspiration qui le traverse. Mon « ressentir » me fait dire que c’est là le plan du Temple de la Lune ! Cela n’est peut-être qu’une projection aussi ! Par contre, en haut du rocher, dans le creux, se voit très distinctement la gravure du jaguar ! Je l’ai montré à Mariano et aux autres…

 

 

 

    Le jaguar parfaitement tracé au sommet du rocher !

 

 

 Certains rejoignent l’embarcadère par le rivage ; d’autres, plus aguerris, escaladent le flanc abrupt de l’île par le sentier des bergers pour jouir d’un paysage pour moi particulièrement émouvant, surtout lorsque, suivant la ligne de crête, nous redescendons le long du Temple des prêtresses de la Lune.

[1] - L’être vierge est « vierge de toute notion, y compris de la notion de virginité » ( Emmanuel-Yves Monin).


DE COCACABANA

 AUX ÎLES DES OUROS

 

 

 

 

 

CULTE SOLAIRE ET LUNAIRE A COCACABANA
 
Lorsqu’on visite l’église de Copacabana, on est frappé par la beauté du chœur. Il ruisselle d’or, symbole du Christ solaire. En son centre, la statue de la Vierge Marie, les pieds sur le croissant de lune, est sur un fond argenté. Ainsi les nouvelles divinités imposées par les conquérants catholiques, sont-elles et solaires pour la voie directe, et lunaires, par la réflexion du soleil, pour ceux qui ne peuvent, comme saint Jean dont l’animal totémique est l’aigle, regarder le soleil en face, contempler le Soleil de la Vérité ! L’église est assimilée par les Indiens des îles du lac au dieu tutélaire, au Malku, et la vierge à la Pachamama. Il ne peut en être autrement, comme le fait que les nouvelles religions ne peuvent s’installer valablement que sur les points énergétiques où avaient lieu les cultes de leurs prédécesseurs, l’important, l’essentiel étant non les croyances toujours changeantes et instables, mais l’Energie-Amour qui crée à chaque instant ce monde des formes éphémères et dont l’intensité est particulière en ces points d’acupuncture de la Terre. De là, les ondes de forme modèlent les paysages et donnent leurs particularités aux végétaux, aux animaux et aux humains…
 
Le troisième jour, nous montons en silence pour escalader le pic rocheux qui domine Copacabana ; nous sommes les uns derrière les autres, nous imprégnant de l’énergie du Serpent en suivant le parcours sinueux d’un sentier malaisé ; le manque d’oxygène oblige à prendre son temps et à être conscient de chaque pas. Nous nous arrêtons au milieu d’éboulis rocheux impressionnants. Là se trouve le lieu de culte traditionnel, ancestral, où Mariano et ses adjoints vont une nouvelle fois officier. Le gardien des lieux s’est joint à nos chamans. Deux fines et longues roches se dressent vers le ciel, dominant le lac Titicaca, d’un bleu turquoise. Les arêtes rocheuses ont été retaillées par des mains humaines, une troisième roche plate les soude l’une à l’autre en un axe horizontal dont la hauteur repère la position du soleil levant au solstice d’été.
 
Les arêtes rocheuses sacrées dominent le lac
dans la direction de l'Île du Soleil.
 
Une nouvelle fois, nous faisons des offrandes à la Pachamama ; elles seront ensuite brûlées, comme à Tiwanaka, sur un bûcher et les cendres enterrées à la base d’un rocher. De telles cérémonies en plein air, sur les sites même où viennent les touristes, ne choquent nullement ici. Nous jouissons d’une liberté tranquille que nous ne pourrions avoir en France où la pensée unique tend à réprimer tout ce qui la dérange, et où le sectarisme des tenants du pouvoir se manifeste par une inquisition rampante et une intolérance dommageable.
 
 
Les offrandes préparées rituellement vont être offertes au Feu.
 
Nous sommes quelques-uns à escalader l’amas rocheux jusqu’à son sommet. Petit exploit tant le souffle nous manque ! Nous découvrons alors tout un bestiaire figé dans la roche : singe, crocodile, éléphant, condor, têtes énormes indéfinissables ! L’énergie dans ce point est d’autant plus grande que, comme ailleurs, les lieux sont respectés, reconnus et qu’un échange d’énergie se fait entre l’homme, la roche, le soleil, le lac et le ciel, les étoiles aussi. L’unité de tout est palpable…
  
Il faudrait dire aussi rencontres fraternelles, les joies du compagnonnage, les amitiés tissées au cours de cette première semaine entre les participants, les longues litanies de Mariano avant chaque repas, pour demander la protection de la Pachamama, les cadeaux offerts à nos guides chamanes, dont la chouette sculptée par un breton, les occasions de conter aussi, tant et tant d’autres échanges et rencontres… L’anniversaire de l’une ou l’autre des participants…
Copacabana est la fin de la partie bolivienne de ce voyage qui va prendre une autre coloration tout aussi passionnante au Pérou.
 
Enfant des rues à Puno..
 
 
Les Ouros parlent maintenant le queschua.
 
A LA DECOUVERTE DES OUROS
 

Nous partons le lendemain pour Puno, port péruvien, où nous arrivons à temps pour sauter dans un bateau et rejoindre les îles habitées par les Ouros, « mi-hommes mi-dieux », comme ils se disent. Dans leur propre langue ils s’appellent Kot-Suňs ; ils refusèrent jadis l’autorité des Incas et se réfugièrent sur le lac où ils habitent encore les îles artificielles formées uniquement de roseaux entassés ! Lorsque les joncs les plus anciens commencent à pourrir, ils ajoutent tout simplement une nouvelle couche à la surface ! Les habitations, les observatoires, les barques sont tressées avec les totoras, nom qu’ils donnent à ces roseaux. Ils vivent en symbiose avec ce milieu aquatique étrange et magique, résistent au froid, à la brume glaciale de la nuit, à l’humidité qui imprègne tout.
 
 
 
L'Entretient de l'île par empilement des joncs.
 
De quoi vivent-ils ? De la pêche essentiellement qu’ils pratiquent sur des embarcations de joncs ; ils pêchent aussi au cormoran, élèvent des canards. Les femmes, très habiles, fabriquent des tissus et des tapisseries, des broderies remarquables ; beaucoup parlent français. Est-ce parce que, jadis, un français est venu vivre en ce lieu et a révélé au reste du monde leur étrange manière de vivre, unique sur cette terre ? Nous allons d’une île à l’autre, au couché du soleil, dans un trimaran de joncs dont l’avant est tressé en tête de jaguar, utilisant le vent gonflant la voile carrée que les rameurs ont déployée.
Barque en joncs, avec sa tête de jaguar.
Sensation d’être emporté dans un monde étrange, impressionnant, par des hommes et des femmes d’une gentillesse extrême, souriants, simples, accueillants. Partout dans le monde, l’Energie de la Terre Mère est imagée par la force d’un animal mythique ! Dans les Andes, c’est le Jaguar, en Europe le Dragon-Vouivre souterrain, en Inde le Tigre, en Chine et au Japon le Buffle...
Le Jaguar encore et partout...
 
Habitation flottante.
 
DE PUNO A CUZCO, PUCARA
 
Nous prenons la route pour Cuzco en longeant le lac. Le premier arrêt sera pour le musée de Pucara ; là sont dressées des monolithes sur lesquelles sont sculptés félins et serpents amphisbènes, symboles de l’Energie dans des aspects complémentaires. Les gardiens des lieux, très accueillants, sont fiers de leur passé. Nous nous arrêtons un peu plus loin sur un terre-plein désertique où d’énormes pierres gisent en cercle, restes de remparts entourant l’enceinte carrée de ce qui fut un temple. Les Ouro, comme les Aymara, vivent depuis des temps immémoriaux en ces régions, dans le culte des monolithes sacrés ; ils « révèrent de nombreuses pierres remarquables par leur forme et leur taille, disséminées un peu partout autour du lac[1] ».
Comme pour les Celtes, ces pierres sont des axes du monde nous reliant au Ciel.Sur le plateau bordant le lac, ce sont partout des troupeaux de moutons et de lamas, puis des cultures dans une vallée large bordée de croupes rocheuses avec, au loin, les hauts sommets enneigés.
Stèles dressées, actuellement au Musée de Pucara.
 

[1]  - Jehan Vellard – Dieux et parias des Andes. Les Ouros. Ceux qui ne veulent pas être des hommes. – Ed. Emile Paul, 1954, p. 182.

 

 

 

 

Lac Titicaca, vue par satellite.

 

 

 
Par Robert-Regor Charles Mougeot - Publié dans : soleil des Amériques
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Jeudi 27 juillet 2006 4 27 /07 /Juil /2006 08:51
DE LA PAZ
AU LAC TITICACA,
 
 
 
 
 
LA CORDILLERE DES ANDES
 
ET LE CULTE DU SOLEIL
 
 
 
 
DE SAO POLO A LA PAZ,
 
LE LAC DIAMANTE ET LES TOURBILLONS TELLURIQUES

Après des heures d’attente, l’avion décolle de Sao Paulo. Je jouis par le hublot d’une vue extraordinaire. L’immense plateau brésilien déploie ses champs assemblés comme les pièces immenses d’un gigantesque patchwork aux dominantes rouges, parcourues par des serpents de bitume. Par endroits, quelques brumes sous lesquelles apparaissent les courbes élégantes que tracent, dans les campos, le Parana et ses affluents ; ailleurs des masses de nuages cotonneux. Plus loin, le Paraguay, entouré d’une coulée verte, dessine des orbes étranges, souples comme les calligraphies arabes qu’elles gravent sur cet immense parchemin. Seuls les dieux des sommets des Andes peuvent déchiffrer cette écriture que l’érosion imprime sur la Pachamama, la Terre Mère … Etangs, rivières, cultures, forêts, collines aux croupes érodées jonchent un plateau interminable. Aridité ensuite de la sierra jusqu’à Santa-Cruz, où l’on revoit les mêmes orbes ensablées des cours d’eau bordés de champs étirés en longueur.
Au sud de Santa-Cruz de la Sierra, une barrière montagneuse en dents de scie émerge des nuages. Je songe aux premiers conquérants de la traversée des Andes, à Guillaumet surtout, dont l’exploit est encore légendaire, sans doute pour avoir lu cette communication télépathique :
«  Filière Cordillère des Andes…
Se concentrer et se documenter sur tout le trajet de la première traversée aérienne de la Cordillère des Andes… car c’est avec l’Aide Télépathique Extra-Planétaire que la voie a été ouverte, et le fait de rechercher le parcours-itinéraire vous fera apprendre beaucoup de choses !
Il convient de penser, particulièrement, au passage du lac “Laguna di Diamante”, en forme d’huître… A cet endroit, les tourbillons telluriques sont très puissants parce que les courants telluriques sont renforcés, au plus haut point, par le pouvoir attractif de la Cordillère. C’est pour cela que les avions, subissant cette attraction, se fracassaient implacablement dans l’abîme.
Notre Aide a consisté à établir et à dynamiser, en ce point infranchissable jusqu’alors, un juste Equilibre des Forces Telluriques par rapport aux Forces Aériennes Cosmiques, ce qui a eu pour effet de diminuer la puissance d’attraction magnétique de la roche et de libérer “l’engin volant” de ce pôle attractif. Ceci a permis au pilote de persévérer jusqu’à la vue du lac qui lui avait été indiqué, télépathiquement, par un “intermédiaire formel”… Le lac aperçu, la voie était ouverte ![1] » »
Est-ce ce “Laguna di Diamante” que j’aperçois plus au sud, parmi d’autres lacs d’un bleu profond ? A l’approche de La Paz, le lac Titicaca est visible à l’horizon nord. Instant d’intense émotion ! Autour de la métropole, des vallées encaissées aux pentes nuageuses, des rivières boueuses en boucles et lacets. Au loin, derrière les montagnes arides, des sommets enneigés. Par endroits, d’autres lacs d’un bleu aussi profond.
Qu’ajoute l’Instructeur du Verseur d’Eau ?
« Tout ce champ d’action de l’Energie-Amour, en passant par la Cordillère des Andes, survolant cette petite étendue d’eau du lac, se prolonge tout le long d’un Parcours Energétique qui peut animer votre Ressentir jusqu’au lac Titicaca qui est un lieu très important et très actif, ainsi que la ville de Tianhuanaco qui lui est proche et qui porte en elle par son double aspect visible et invisible (ville souterraine) l’Energie Animatrice des Liens Interplanétaires. Certains écrits très anciens mentionnent ce fait. L’on peut à travers ces mots découvrir la Vérité, qui elle reste toujours voilée, car Sa Révélation n’est authentiquement valable qu’à partir du Ressentir.[2] » »
De mon hublot, je me nourris de cette Energie-Amour ! Ah ! La Cordillère des Andes ! Il s’agit de s’imprégner de leurs ondes de forme ; elles ont gardé la mémoire de tout ce qui a été produit depuis leur naissance, la mémoire de tant d'empires et de civilisations qui se sont succédés sur ses pentes vertigineuses, mais aussi la mémoire du culte du véritable Soleil qui n'est pas celui de l'époque de la décadence inca, mais celle de l'Age de l’Or véritable. Cet Or n’a rien à voir avec celui que les conquistadors sont venus piller ! Cette Cordillère, épine dorsale du sous-continent, n’a que faire des frontières ridicules qui prétendent la dépecer en états. Sur 8000 km, elle étale tant et tant de sommets infranchissables ! A l’horizon, derrière les collines bossues, ils apparaissent, couverts de neige. Est-ce l’Anacongua, l’Ojos del Salado que domine l’Illimani du haut de ses 6882 mètres ? Au-dessus des cratères tournent des nuages comme des auréoles.
 
 
Arrivée sur l'Altiplano. La Paz
 
C’est la descente. Les villages et les villes présentent vers le ciel des milliers de miroirs éblouissants dont les éclairs frappent les yeux. Les tôles des toits des bâtisses les plus sommaires rendent ainsi un culte au soleil ! Ces scintillements extraordinaires, dont je ne devine pas immédiatement la cause, provoquent une atmosphère étrange. A l’arrivée sur La Paz, ces miroirs sont des millions ! Sur l’altiplano, une ville fantôme étale le quadrillage impressionnant d’un bidonville immense, sans un arbre, sous une lumière qui provoque des couleurs irréelles, d’un éclat inhabituel, inquiétant. C’est le « La Paz des pauvres », près de laquelle se trouve l’aéroport, le Haut-Placé, El Alto, à 4100 mètres. Le « La Paz des riches », en contre-bas, dans un immense entonnoir de rochers rongés par l’érosion, fut fondé par les Espagnols sur les ruines du village de Chuquiapũ rasé pour la circonstance !
 
 
Au fond de l'entonnoir, le La Paz des riches...
 
LA PAZ, ET L'ACCUEIL DES CHAMANS
A terre, la sécheresse se fait sentir. Mais par temps de pluie, la boue doit dévaler la pente abrupte en emportant maintes constructions mal enracinées dans une terre ocre. Là, quelques eucalyptus, importés tardivement d’Australie par la colonisation, dressent leurs immenses troncs squelettiques vers le dieu soleil aux rayons brûlants ; leurs branches se desquament, les feuilles lancéolées pendent sans énergie et leur chute stérilise le sol. La ville des riches est à peine moins pauvre que celle du plateau stérile où se trouve l’aéroport. Un tour en bus pour découvrir quelques places où s’ébattent des nuées de pigeons, places ombragées d’arbres andins que bordent de modestes palais et de grandioses églises dédiées par les conquistadors à leurs dieux et déesses que les Aymara et les Quechua des hautes terres surent adopter sans renier leurs coutumes ancestrales. Nous revenons à pied jusqu’à l’hôtel, traversant le marché et les quartiers populeux, des souks immenses, semblables à ceux que l’on trouve partout dans le monde, mais avec une population andine débonnaire, souriante, affairée cependant pour assurer la survie quotidienne.
 
 
 
Les pigeons sur la place de la cathédrale.
 
 
 
Il est difficile de respirer. Nous sommes à plus de 4000 mètres et nos poumons demandent plus d’oxygène. Fatigue aussi de près de 24 heures de voyage depuis Paris.
Le soleil disparaît très vite au crépuscule sous les tropiques.
Le lendemain, à l’heure où la ville s’éveille, je parcours avec un ami les rues et les ruelles du quartier. Que de gens besogneux portant des charges énormes, le teint cuivré, le visage fermé et, pour nous qui ne savons pas le déchiffrer, impénétrable ! Ils semblent réservés, méfiants et taciturnes. J’apprendrai au fil des jours à voir aussi leur joie de vivre, à lire l’humour dans leurs yeux bridés ! Les femmes Quechua portent encore l’empilement des jupes traditionnelles qui leur donne une apparence de cloche et leurs étranges chapeaux melons, noirs ou bruns, qui semblent tenir en équilibre comme par miracle. Elles installent leurs étals pour vendre souvent de bien maigres choses, indifférentes en apparence aux étrangers que nous sommes, à moins qu’elles ne leur proposent timidement souvenirs ou marchandises. Ekkeko, l’antique dieu de la chance, ne sourit pas à tous !
A l’aéroport, l’accueil de Mariano, Nelson et Alberto, gardiens Aymara des lieux sacrés, a été très sympathique ; ils nous ont distribué des feuilles de coca pour lutter contre le soroche, ce mal insidieux des hauteurs qui donne maux de tête, malaises et insomnies. Durant deux semaines, nous mâcherons plusieurs fois par jour les petites feuilles dentelées de l’Erythroxylon Coca comme disent les savants ! Leurs feuilles ont redonné la force à Marie exténuée lors de sa fuite en Egypte, selon la légende inventée par les missionnaires espagnols pour séduire les indiens ! Mais, sur leurs consommateurs, a pesé inutilement la menace de l’excommunication ! A voir nos amis boliviens, on ne peut dire que la consommation de la coca rende, comme je l’ai lu dans un guide, apathique, ni qu’elle entraîne dans une profonde indifférence et qu’elle vide la tête de toute pensée ! Il me faut cependant respirer très vite autrement, utiliser les pranayamas pour compenser le manque d’oxygène, dès que la pente est un peu raide.
Nos guides, ces hommes, petits, trapus, observateurs en diable, d’une gentillesse et d’une prévenance extrême, d’une robustesse à toute épreuve, vont nous accompagner toute cette semaine sur les sites boliviens où a pris racine ce que l’on a appelé l’empire inca. Avec eux, Eric, le traducteur ; il nous a précédés de quelques jours pour finaliser le parcours.
 
TIWANAKU, VINGT-CINQ MILLE ANS DE MYSTERE
Nous partons tôt le lendemain en bus pour le temple du soleil de Tiwanaku, à travers les collines arides. Nous sommes dans un univers minéral. Les hommes d’ici, les gardiens des ruines sacrées, ont du minéral en eux. Tous les chamans le savent, les pierres vivent, « les pierres entendent, elles flairent, elles voient, elles palpent, non pas à ta manière, à leur manière. Elles connaissent leur poids de poussière et ne s’en émeuvent pas. C’est là leur sagesse. Elles savent aimer, haïr, espérer. Elles ont une âme, un cœur différent du tien mais ce sont tout de même une âme et un cœur.[3] »
Ceux à qui elles ne parlent pas ont un cœur de pierre ! Quelle erreur de croire que le minéral ne vit pas ! Ne faut-il pas se connaître minéral, végétal, animal pour être un humain véritable, en reliance avec tous les autres règnes de la création ? Qui n’a jamais ramassé un caillou, attiré par une vivante beauté, une force mystérieuse, un appel profond ? « Si vous aimez les choses, elles viennent, elles vous parlent, elles se mettent d’elles-mêmes à votre service. L’amour que vous donnez à un caillou provoque l’amour, l’éveil de l’amour endormi dans ce caillou, parce que dans toutes choses il y a de l’amour endormi, du désir d’échange, des désirs de gratitude qui n’attendent que d’être éveillés.[4] » 
Le long de la route, quelques maisons de terre entourées de maigres cultures. Non loin d’elles, un coyote détale, quelques chiens à ses trousses.
 A Tiwanaku, nous visitons d’abord le musée devant lequel la grande stèle dressée, ramenée de Cuzco, fait la fierté de ceux qui ont obtenu sa restitution et son retour sur le lieu où elle a été pillée. Comme partout, le musée est un lieu mort où les objets ne sont plus à leur juste place, déportés qu’ils sont dans ces lieux anonymes. Certes, ils sont beaux, émouvants, mais les sculptures ne peuvent donner la plénitude de leur radiance, bien que les Gardiens des Lieux ici aient fait au mieux, et qu’ils continuent leurs rituels et salutations traditionnels pour honorer ces objets sacrés. Ainsi Mariano, discrètement, jette sur chaque stèle un peu d’eau ou d’alcool, je ne sais, comme pour la bénir.
 
 
 
Vue de l'ensemble du site de Tiwanaku.
 
 
 
Le site du temple du soleil, immense espace entouré de barbelés comme un camp de concentration, pour éviter les pillages certes, est impressionnant. La ville s’étendait sur 450 000 km2 qui furent pillés méthodiquement jusqu’en 1940. Une immense migration partie de Mongolie il y a 25000 ans franchit le détroit de Behring pour aboutir sur ce plateau perdu des Andes. Quel instinct les a amenés là ? Quelle fut effectivement leur manière d’être, de vivre ? Que peut-on savoir de cette époque reculée ? Le Temple du Soleil, lui, date seulement du 1er siècle avant J.-C. ; il fut agrandi sept siècles plus tard et devint un lieu de pèlerinage. La ville fut ensuite abandonnée sans que l’on sache pourquoi jusqu’à l’arrivée des Incas.
 
 
 
 
 
Est-ce Wiracocha, l'Ancien des Anciens,
 gardien et dépositaire du feu ?
 
 
Nous sommes là, à l’aube de leur civilisation, aux temps premiers des pierres dressées. Quelles mémoires ont-elles gardées ? Des murs cyclopéens cernent des cours rectangulaires dont les enceintes sont faites d’énormes pierres jointes sans mortier ni ciment, polies par le patient frottement du sable le plus dur mélangé au bronze et à l’or.
 
 
 
 
 
Le chaman aymara Mariano, 
au pied du mur cyclopéen. 
 
 
Quelle ne fut pas la ténacité de ceux qui les extrayèrent, les taillèrent, les charrièrent sur des plans inclinés en les poussant sur des rondins de bois dur, pour les dresser là ! Tâche titanesque, que les Espagnols jugèrent impossible aux humains et qu’ils attribuèrent… au diable pour justifier inquisition et génocide ! Encastrés dans l’un des murs, d’immenses menhirs, des stèles carrées, ont été dressés vers le ciel, monolithes impressionnants, avant que le mur, plus bas, ne vienne fermer l’espace. Ailleurs, des têtes sculptées dépassent des murs, coiffées d’une toque ; les yeux sont globuleux, les nez épatés, les bouches stylisées par des lèvres dessinant de longs ovales. Je pense aux sculptures extérieures de nos églises romanes.
 
 
 
 
 
"Je pense aux têtes sculptées de nos églises romanes..."
 
 
 
Ailleurs encore, d’autres pierres couchées, ancêtres de nos autels. Tout est orienté en fonction du soleil. La stèle du dieu primordial dressée devant la porte du Soleil est située dans l’axe du lever du soleil au solstice d’été, le 21 décembre, et les rayons de celui-ci éclairent à ce moment-là l’autel.
 
 
 
 
 
 
 
Dans ces ruines, la pyramide d’Akapana est l’œil de la tête de jaguar. Lorsque cet animal a quatre yeux, il signifie la clairvoyance. Son énergie symbolise aussi celle de l’ancêtre mythique Viracocha ou Wiracochan, l’Ancien des Anciens, le Dieu créateur, gardien et dépositaire du feu qu’il inventa tout comme le filage du coton et les premières industries[5].
 
 
 
 
 
 
Tant de siècle après, les lieux parlent encore...
Mais que furent-ils?
A quand peut remonter le culte du Soleil ? Nul ne sait, mais une peinture rupestre du jaguar a été découverte en bordure de la forêt orientale de Cuzco, à Lones, et remonterait à 2000 ans avant J.-C. ! Le jaguar – certains disent le puma bien qu’il ne soit pas tacheté mais qu’il ait la peau lisse -, est une divinité chtonienne, expression supérieure des énergies souterraines. La gueule du jaguar dévore le soleil à son couchant. Durant la nuit, il devient donc une divinité solaire et représente alors le soleil noir. Il est appelé Cœur de la montagne et règne en maître sur les animaux sauvages et les tambours. Qui a compris pourquoi Mariano et Nelson ont offert à chacun de nous, en pendentif, un soleil de lave noir ?
Y a-t-il eu sur ce haut plateau andin, dans les temps reculés, un Age d’Or où avait lieu le véritable culte du Soleil, le Soleil de tous les Soleils, le Soleil du Cœur, celui qui ne fait pas d’ombre, le Soleil de la Vérité qui est « absence de dualité »[6]. C’est le Soleil radiant de l’Amour, Source de toute Vie, de toute Energie, de toute Intelligence, le Soleil de l’Esprit, Celui que chante Al-Hallâj, le martyr mystique de Bagdad :
« Un jour se leva le Soleil de Celui que j’aime
et Il ne connut pas de couchant car,
si le soleil du jour se lève de la nuit,
le Soleil du Cœur ne s’absente jamais. »
De ce Soleil, l’astre du jour n’est qu’un reflet, une image.
Il y eut au début des temps, une langue « adamique », la loghah sûryâniyah, qui « est proprement, suivant l’interprétation qui est donnée de son nom, la langue de l’“illumination solaire”, shems-isrâquyah ; en fait Sûryâ est le nom sanscrit du Soleil…[7] » 
Les lointains ancêtres des Aymara et des Quechua venaient d’Asie ! » 
 
 
 
Les stèles dressées, et la Porte du Soleil...
 
 
 
Le soir, nous avons dormi sur place, dans un hôtel plus que simple, pour participer à un rituel organisé par nos amis les chamans boliviens, en cette nuit de pleine lune. D’abord, ce furent des danses de terre, avec toute une troupe d’hommes en costumes traditionnels, au son des tambours, des flûtes droites, les quena aux sons aigres, et des conques marines. Les Aymara jouent encore de cet instrument que le jaguar nocturne porte sur son dos et qui symbolise la lune. Parfois, les tambours se font plus discrets, laissant percer les sicuri, les flûtes de pan, allègres et envoûtantes. L’énergie de la danse contente la Pachamama. Quelle joie de danser en cercle en s’enracinant dans la Terre-Mère ! Puis il y eut le feu projetant ses gerbes d’étincelles de la Terre vers le Ciel. Tout cela attira les curieux ; femmes et enfants se mêlèrent aux danses avec une joie et une simplicité évidentes.
Dans la salle du restaurant, nous nous retrouvons tous autour de la grande table pour manger ensemble, en esprit de communion, les feuilles de coca. Ce rituel s’appelle l’akulli ; il porte un nom différent de celui qui signifie « manger les feuilles de coca seul ». Il y eut ensuite les offrandes à la Pachamama. Mariano officiait ; Nelson nous distribua les offrandes à déposer, d’abord pour le Soleil, puis pour la Lune. Devant ce prêtre antique, coiffé du chapeau de paille qu’il ne met que lorsqu’il est dans sa vocation spirituelle, s’étale un tissu traditionnel quechua aux couleurs vives ; dessus, une feuille de papier. Nous vînmes un à un déposer là, tour à tour, des feuilles de coca, du suif, des sortes de sucreries, des plaques illustrant des situations humaines, des petites grenouilles et d’autres choses. Pour terminer, Mariano mit sur les offrandes des paillettes d’or. Cette lente procession dura longtemps. Le tissu fut noué, puis le cérémonial recommença pour les offrandes à la Lune qui furent cette fois recouvertes de paillettes d’argent. Tout le monde sortit dans la cour, les chamans disposèrent des petites bûches de bois empilées et sortirent les offrandes des tissus pour les y déposer. Ils versèrent de l’essence et mirent le feu. Le lendemain, les restes calcinés furent religieusement enterrés sous le pavage de la cour. Ce fut simple, émouvant, d’une beauté prenante, quelque chose d’intemporel.
 
Au matin, promenade dans les cultures en bordure des maisons parsemant cette immensité plate, couverte de graminées couleur paille. Des traces de gelée blanche ; la nuit fut froide. De petits oiseaux à huppe volètent partout ; ils ne connaissent pas les barbelés et les frontières !
 
 
 
VERS LE LAC TITICACA,
CETTE MER D'EAU DOUCE
 
 
 
 
Le lac Titicaca vu du ciel.
 
 
Nous partons en bus pour Copacabana, la cité sacrée, sur les bords du lac Titicaca, longeant d’abord le lac Ulnamarca qui communique avec le lac Titicaca par un étroit goulet ; le bus le franchit en barge tandis que nous montons dans un bateau.
 
 
 
 
 
Le car traverse en barge le bras du lac.
 
 
 
 
 
Femmes aymaras sur le port.
 
 
 
Les pentes de la Cordillera Real sont impressionnantes. La route en lacets grimpe le long d’à-pics impressionnants, de pentes désertiques. C’est la sécheresse ; les maigres touffes d’herbe jaune de la puna sont disséminées sur de vastes étendues où sont éparpillés moutons, lamas et vaches ; parfois des enclos de pierres près des villages. Les paysans utilisent encore un simple araire de bois tiré par deux taureaux ; la terre se soulève avec la chaquitaclla, une lame étroite et plate qui permet de soulever la terre pour déposer un tubercule sans rien retourner, sans doute pour éviter l’érosion lors des pluies torrentielles. Au bord du lac se dressent les chullpas, tours funéraires circulaires abritant les momies des dignitaires, évidemment plus hautes que celles des paysans !
Le lac Titicaca était, dans une lointaine époque, celle de l’Age d’Or probablement, en lien avec la planète Vénus – celle dont la planète Vénus de notre ciel est une projection, un hologramme. Karuna cite une lettre reçue par elle : « Il y a quelques jours, je suis tombée par hasard sur un article sur Vénus dans une revue scientifique. J’ai pu lire que la planète dessinait un pentacle. Le pentacle correspond aux cinq positions de Vénus dans le ciel (…)
De plus, j’avais trouvé l’an dernier une pierre noire. Je l’ai montrée à la fac. On m’a dit qu’on ne trouvait ces pierres noires qu’au bord du lac Titicaca, en Amérique du Sud.
Or c’est aux alentours du bord du lac Titicaca que se rencontrent de nombreuses légendes sur Vénus et une peinture ancienne représentant Vénus et la Terre reliées par des lignes.
Ces fameuses pierres noires seraient peut-être des morceaux de la planète Vénus.[7] » »
Par Robert-Regor Charles Mougeot - Publié dans : soleil des Amériques
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