D'OLLANTAYTAMBO AU MACHU PICHU

Publié le par Robert-Regor Charles Mougeot

 
D'Ollantaytambo
au Machu Picchu
OLLANTAYTAMBO
Après cette halte, nous partons pour Ollantaytambo où nous passerons la nuit avant de prendre le train des Andes jusqu’à Agua Caliente, la porte du Machu Picchu. Fernando nous entraîne vers les ruines imposantes du palais, par les ruelles étroites de ce village construit sur l’image de l’épi de maïs ; nous verrons cela plus en détail au retour… Nous passons devant le bain de la Princesse, el Bano de la Nusta, une source guérisseuse entourée de pierres de taille ; la légende rapporte qu’une princesse Inca venait là se baigner. Nous nous arrêtons ensuite pour visiter le centre artisanal qui tend à enraciner les habitants dans leur passé. C’est l’une des fiertés de notre guide dont le livre est vendu partout, en espagnol, en anglais et en français, par les guides locaux qui sont associés financièrement à sa vente et intéressés par la connaissance de leur passé.
Une famille, connue de notre guide, nous ouvre ses portes. Les pièces sont spacieuses et sombres, avec des ouvertures minimes ; le sol est en terre battue, dans un angle, un lit sommaire ; la cuisine se fait à terre sur un feu dont la fumée noircit les murs, avec des ustensiles simples. Des outils sont pendus ça et là. Au-dessus de la porte, sont accrochées des plantes médicinales, des porte-bonheur, des amulettes... Il y a des crânes, sans doute ceux des ancêtres, posés sur une étagère, au milieu d’objets hétéroclites, poupées habillées, tapis roulés, images, photos noircies... L’ancien paganisme est ici bien vivant. La femme, souriante et accueillante, est occupée à nourrir les cochons d’Inde qui trottent partout en liberté, les cages étant ouvertes pour l’occasion. Les jours de fête, on prépare des cuys, des cochons d’Inde grillés, l’un des plats préférés des habitants, la nourriture de choix des Incas.
LE TRAIN DES ANDES
JUSQU'A AGUA CALIENTE
 
Départ le lendemain matin pour le but ultime, le Machu Picchu ! Ah ! Ce petit train des Andes ! Le trajet est extraordinaire ! Ici la végétation, déjà tropicale, contraste avec celle de l’altiplano bolivien. Les gorges ouvrent des perspectives grandioses. A perte de vue, sur les flancs des collines et des montagnes qu’embellissent des genêts en fleur, les cultures en terrasse circulaires transforment la pente en escaliers géants, ondes de formes dont les courbes épousent le relief qu’elles polissent. Un invisible réseau d’irrigation parcourt les flancs des montagnes rocailleuses et des collines ventrues. C’est un damier de verdure, un oasis qui préfigure l’Amazonie. Les troupeaux sont nombreux, moutons, lamas, alpagas et taureaux, gardés par les bergères au costume coutumier. Tout cela donne une impression sinon de richesse, du moins d’une vie moins difficile que dans l’austère Bolivie.
Agua Caliente ? Une théorie de restaurants, d’hôtels et d’étalages de souvenirs le long d’une voie ferrée ! Certains iront avant le départ se baigner aux sources chaudes qui font la réputation du lieu. Il s’agit pour nous d’abord de découvrir le site mémorable du Machu Picchu ! Nous ne sommes plus qu’à 2400 mètres d’altitude et l’environnement est vraiment tropical. Le car descend dans les gorges encaissées de l’Urumba avant de remonter d’interminables lacets.
 
La montée au Machu Pichu.

LA VILLE PERDUE DES INCAS



Au fond des gorges, le rio.

      Là, les pics oblongs sont verdoyants, silencieux. Ce ne sont plus les collines, mais les montagnes elles-mêmes qui sont taillées en gradins aux dénivelés énormes ! « La Ville perdue des Incas », « la Grande Montagne », est invisible depuis la vallée. La végétation est si luxuriante qu’elle avait recouvert entièrement les ruines abandonnées et restées inconnues des étrangers jusqu’à la découverte du lieu, en 1911, par l’Américain Hiram Bingham qui le pilla
[1]

       Il apparaît actuellement qu'il fut précédé par un homme d'affaire allemand, Augusto Berns, quarante ans plus tôt. CCelui-ci explora la citadelle de 1867 à 1870, fonda en 1887 une société qui pilla les lieux avec l'autorisation du gouvernement de l'époque. L'historien américain Paolo Greer dont les recherches ont abouti à cette découverte, a lancé un appel internationnal pour retrouver les objets pillés. (D'après David Keys, The Independent, Londres, juin 2008)

        Même écartelé après sa capture, l’Inca Tupac Amaru (1572) qui harcelait les Espagnols et se réfugiait là ensuite, garda le secret de l’emplacement de cette cité que les conquérants ne découvrirent jamais. Comme le sanctuaire de Choquequirao, à 3100 mètres d’altitude, à 70 km à l’Est du Machu Picchu, que les archéologues dégagent actuellement de la végétation tropicale qui l’a envahi pendant des siècles d’oubli. Pendant des siècles, aucun aborigène n’a trahi le secret !

 

Le Huay-Pichu dominant les escaliers en gradin.
Autre versant du Huay-Pichu.
La montée en pyramide.
Des escaliers interminables mènent à une ville de pierres. Les maisons des cultivateurs et artisans taillées grossièrement contrastent avec les palais et les temples aux pierres jointives, assemblées sans le moindre ciment, et dont les ajustements en trapèze résistent aux tremblements de terre. Bien trop grande pour un simple sanctuaire, ce n’est pourtant pas une place forte puisque toute fortification est absente ! C’est une ville dont on ignore encore le nom véritable !

 

 

La cité perdue...
Un escalier mène à El Torreon, la Tour aux pierres jointives. Aux maisons en ruines, il ne manque que les toits pour être habitables. Le réseau d’eau potable des Incas fonctionne toujours ! Plus haut, la cité des prêtres est sur l’un des flancs de la colline, l’autre étant occupé par l’Inca et sa suite.
 
Partout, des vues vertigineuses...
Au centre de cette ville se trouve le « mausolée du roi » creusé dans la roche. A l’entrée du souterrain, lieu d’initiation probablement, l’escalier est taillé dans la roche même ; nous y descendons dans le recueillement et l’émotion. Fernando nous a appris à poser la main gauche consciemment sur la pierre, à l’entrée de chaque lieu, pour demander humblement l’autorisation d’y pénétrer.
Ancien lieu d'initiation ?
La Pierre du Soleil, l’Inti Huaytana, véritable gnomon tétraédrique taillé dans le roc, est un calendrier extraordinairement précis qui guidait toutes les activités cultuelles et agraires. Les rayons du soleil levant le frappent aux endroits qui correspondent aux solstices et aux équinoxes ; l’inclinaison de la terre sur le plan de l’écliptique est gravée sur cet autel. Il évoque tout le mystère des relations que les prêtres incas entretenaient avec le Ciel et dont nous ne savons que bien peu de choses…
 

 
La Pierre du Soleil !
Les Incas ont observé le ciel pour assurer les cultures de la pomme de terre et du maïs, face à une nature hostile, pour prévoir l’imprévisible et assurer la nourriture de tout un peuple, mais aussi pour que les âmes des morts rejoignent les étoiles... Grâce à eux, les villages et les sites Incas ont été construits consciemment comme des projections des constellations du Puma, du Lama, de la Grenouille, du Lézard, du Condor, au point que cela est encore visible dans les plans des villes et villages ! Astronomes hors pairs, ils faisaient sculpter les montagnes pour que le soleil aux équinoxes et solstices projette, à l'aube, ses rayons à l'endroit juste : autels, centre du cercle des cultures en terrasses, visage de l'ancêtre primordial.
Le premier jour, nous fîmes la visite avec tous les commentaires que nous prodigua Fernando. Il nous montra la forme du Condor qu’épouse l’Hua Picchu, la « petite montagne » avec ses cultures en terrasse au bord d’à pics vertigineux. Ici, c’est le « Jeune Condor » qui prend son envol, le plus grand vautour du monde, le vultur gryphus, kuntur en quetschua, langue officielle des Incas. Le lieu est en lien avec la constellation du Condor. Comme partout, « le ciel est sur la terre[2] » ! Notre guide nous montre la forme du Lézard discernable dans le plan de la ville pour un Inca habitué à des représentations animales ou florales stylisées. Elle est en relation avec la constellation du même nom.
Le second jour, nous revenons très tôt, mais en silence cette fois, pour, en conscience, ressentir l’énergie de chacun des lieux. Dans un endroit calme, repéré la veille, autour d’une pierre centrale qui sert à cette occasion d’autel, nous faisons un long rituel d’action de grâce et de partage. De nouveau, l’akulli, véritable communion… La feuille de coca est la « drogue » traditionnelle d’ici, la plante de pouvoir, qui permet de décrocher de son monde lorsqu’elle est justement prise sous le contrôle du chaman, du Connaissant. Certains produits du terroir comme le peyotl au Mexique, le vin de Noah jadis en France, le bétel en Inde, la noix de cola en Afrique, etc... ont très souvent une fonction religieuse. Il en est ainsi pour les feuilles de coca ; elles n’ont pas seulement une fonction revigorante mais marquent le lien qui unit les Indiens à la Pachamama, la terre. Il me souvient maintenant qu’Alberto avait fait à Copacabana, le dernier soir, une divination traditionnelle avec la feuille de coca pour tous ceux qui lui en avaient fait la demande.

La montée au sommet par l'arrête.
Nous montons jusqu’au sommet de l’Huaya Picchu, escalade parfois impressionnante qui se pratique en suivant un sentier en escalier passant au bord du vide, mais aux passages les plus difficiles se trouvent des cordes ou des filins pour s’accrocher. Tout en haut, quel paysage impressionnant sur les gorges du rio Urumba ! Sur l’ultime rocher où je me repose, je découvre dans le roc… la forme du condor ! Certains auront la joie de recevoir de la providence le don d’une plume de ce roi des airs et plus encore le don de son énergie.
« Volando el horizonte el condor va,
sin temor saludando al sol con su valor
El hombre apenas aprende a andar,
Quiere ya pedir un arma para jugar,
 
Gritemos todos a una voz
no más hambre ni dolor !
Que el hombre sólo
quiere amor viviendo en paz y unidad, ay sin temor
 
El hombre es como el condor al volar,
De un lugar a otro lugar ha de volar…
La sangre entra en sus garras de dolor,
de maldad como imitación del hombre y su puňal…[3
 
Un Oiseau, c'est certain !
Au Machu Picchu, comme partout dans l’empire, l’espace est délimité selon le principe traditionnel d’opposition et de complémentarité. Il s’agit de maintenir un équilibre entre le Ciel et la Terre « grâce aux rituels sacrificiels, notamment des lamas noirs (dédiés à la Pachamama, la Terre nourricière) et blancs (dédiés à Inti, le dieu solaire) mais aussi humains. Un rapprochement est certainement à faire avec cet animal sacré car à certains moments de l’année, la constellation dite du lama céleste se retrouve juste à l’aplomb du site.[4] » La peinture rupestre d’un lama a été trouvée à Huayo Yari, dans la Haute Vallée sacrée. Des sacrifices humains eurent lieu, certes, mais beaucoup de fables circulent qui ne reposent que sur des rumeurs, comme pour les Vierges du Soleil de Cuzco qui se seraient réfugiées aux Machu Picchu pour y mourir[5] ! Que peuvent dire des sacrifices humains ces Espagnols qui provoquèrent ici le génocide de six millions d’Indiens[6], l’un des plus féroces qu’ait connu la terre ? Et les Européens qui ont sur la conscience les hécatombes monstrueuses des guerres dites mondiales et de tant de génocides ! Il y eut dans tous les peuples, à certaines époques, de tels sacrifices d’animaux et d’humains. Les prêtres incas agirent sans doute comme les druides en Occident qui parlent encore aujourd’hui des sacrifices faits naguère :
« Il fut un temps où nous usions des Taureaux, des Chevaux et des Etres humains : car la nécessité était forte d’imposer le Regard aux dormeurs en état de rêve.
Par la chair sacrifiée, par les attachements coupés, par la force du sang et de tous les hurlements : l’Idée était émise pour Appel et Rappel ; mais trop facile aujourd’hui serait cette imagerie-là ! Les SACRIFICES CONTINUENT et les Actes de sauvagerie (…)
Le Druide ne crie plus et ne sacrifie plus : mais eux, les Evénements, ils crient et sacrifient !
Vois-tu les Evénements ?[7] »
En effet, guerres et génocides font depuis un siècle des millions de sacrifiés, mais à quelles causes ? Au dieu « automobile » entre autres, que d’hécatombes consenties !
Et le Druide d’ajouter : 
« Depuis le Temps des temps, les Sacrifices d’humains : c’est le Passage à la Conscience Divine une fois pour toutes, au-delà de toutes les mentions et du regard des autres : cela se faisait dans le Sanctuaire avec tous les fidèles, au-delà de la mention de Vie et de Mort.
La plupart du temps, l’être est tué : à certaines époques, il fallait que l’être vive en véracité Cela dans sa chair pour pouvoir se souvenir ; on ne peut pas interpréter ce qui s’est passé dans le temps passé en liage avec maintenant. 
Il fallait coaguler l’être humain sur une solidité ; et la grande solidité : ce sont ses corps.
Comment lui faire prendre conscience de ses Corps ? En montrant que son corps de chair peut être détruit…[8] »
Les Sacrifices humains faits par les Connaissants permirent à l’homme de cette époque de voir que sa vie n’était pas limitée à l’apparence du corps physique. Puis il y eut partout la décadence et sans doute, les sacrifices humains continuèrent-ils dans la perversité qui trouve son apogée à notre époque avec une totale inconscience.
 
 
 
[1] - Le professeur Oswaldo Baca vit « entreposé chez son père à Ollantaytambo où Bingham louait une pièce, deux cent caisses contenant des objets exhumés à Machu Picchu par l’expédition Yale-Pérou ».
[2] - Titre d’un livre de Jacques Bourlanges qui montre comment, dans nos provinces, toutes les anciennes villes et les anciens villages reproduisaient sur terre le dessin d’une constellation. Par exemple, toute la région de Carcassonne se trouve être la projection de la constellation du cancer.
[3] - « Volant à l’horizon, le condor va,
sans crainte saluant le soleil de son courage
L’homme à peine apprend-il à marcher
Que déjà il demande une arme pour jouer.
 
Crions tous d’une seule voix
Plus de faim ni de douleur !
L’homme veut seulement de l’amour,
Vivre en paix et dans l’unité, sans crainte.
 
L’homme est comme le condor qui vole
D’un lieu à l’autre, il doit voler…
Le sang entre dans ses serres de douleur,
De méchanceté, comme imitation de l’homme et de son poignard… »
[4] - Isabelle Peloux – L’autre Machu Picchu – in Acrololis – N° 185, décembre 2004, p. 8.
[5] - D’après l’anthropologue John Verano, après réexamen des squelettes du Peabody Museum de Yale, squelettes trouvés sur le site du Machu Picchu, ceux-ci vont du fœtus au vieillard !
[6} Le bureau d'aide au mouvement indien indique, pour l'empire Inca, en 1530: 8 millions d'habitants et en 1590, 1,3 millions ! D'après Marcelino Barahona, op.cit.
[7] Emmanuel-Yves Monin, Le Manuscrit des Paroles du Druide sans nom et sans visage, Le Point d'Eau, 1990, p. 391-392. 
[8] Ibidem, p. 393-394.
 
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Publié dans soleil des Amériques

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Régor 16/10/2009 09:40


Oui, les dieux, et les montagnes qu'ils habitent forment des couples divins, alchimiques. Il en est ainsi dans toute la création  : les minéraux, les végétaux, les arbres, les plantes (comme
les dieux et tout ce qui est vivant) sont chargés d'énergie masculine ou fémininine. L'humain projette son niveau de conscience dans son monde et certains "voient", perçoivent ce que d'autres ne
voient pas et vous mettent sur la piste pour un élargissement de la conscience afin qu'elle devienne apte à voir le Réel.


Kathy Dauthuille 15/10/2009 10:23


Selon Elorrieta Salazar : Cusco et la vallée sacrée des Incas , quand on regarde l'ensemble de façon panoramique, les montagnes Waynapicchu et
Machupicchu forment un couple divin, les plateformes cérémoniales forment des cercles concentriques.